Merveille
Merveille © Radio France

Décidément , ça se confirme, c’est bien la tendance du Festival cette année : l’heure est au renversement chronologique chez les auteurs. Après les tandems Amalric-Simenon puis Ceylan-Tchekhov, on se trouve désormais face au surprenant cas du poète latin Virgile qui a manifestement vu le film d’Alice Rohrwacher, « Les Merveilles », présenté dans la compétition officielle ( et soit dit en passant, bravo à qui de droit pour avoir mis ce film au premier plan). De quoi est-il question ? Jugez plutôt, synopsis original à l’appui :

Dans un village en Ombrie, c’est la fin de l’été, Gelsomina vit avec ses parents et ses trois jeunes sœurs, dans une ferme délabrée où ils produisent du miel. Volontairement tenues à distance du monde par leur père, qui en prédit la fin proche et prône un rapport privilégié à la nature, les filles grandissent en marge. Pourtant, les règles strictes qui tiennent la famille ensemble vont être mises à mal par l’arrivée de Martin, un jeune délinquant accueilli dans le cadre d’un programme de réinsertion, et par le tournage du « Village des Merveilles », un jeu télévisé qui envahit la région.

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Virgile le lombard était fils d’apiculteur. Alice Rohrwacher qui amplifie les qualités contenues dans son premier film, « Corpo celeste » (2011) est née quelque part entre l’Ombrie, le Latium et la Toscane, région où vivent, selon elle, de « nombreuses abeilles » Il y a surtout chez le poète ses « Géorgiques » dont le livre IV s’intitule « Le Rucher » et ses « Bucoliques » où l’amour prend une place particulière. Mais, on peut voir, admirer et goûter « Les Merveilles » sans l’once d’un souvenir latin. Simplement, la cinéaste a manifestement de la mémoire et une sensibilité littéraire à fleur de peau. Elle se moque avec ardeur de cette télévision italienne qui s’empare de façon grotesque d’une civilisation étrusque dont on sait l’importance pour n’en faire qu’un médiocre jeu aux costumes idiots. Et si son chant nous séduit à ce point c’est que la cinéaste déploie son cinéma et sa cinématographie avec une incroyable sensualité. Comme Virgile, elle fonctionne à l’empathie, filmant sa curieuse famille d‘apiculteurs père et filles avec une infinie tendresse et une profonde délicatesse. Ce qui compte d’abord ici ce sont précisément les travaux et les jours, puisque même les enfants réclament une occupation laborieuse au chef de famille. Nous sommes plongés dans le quotidien de cette famille pas tout à fait comme les autres, avec comme dictateur absolu du rythme des heures qui passent le sceau qui recueille le miel qui s’écoule et qu’il convient de changer régulièrement avant qu’il ne déborde ! Ce métronome aussi naturel qu’implacable est un vrai-faux running gag aux allures de tragédie potentielle et avérée. Tout le talent de Rohrwacher éclate dans ce genre de micro-récits et de micro-tensions qu’elle gère avec maestria. On ressort de la projection, précisément comme on ressort de la lecture de poèmes, latins ou non : les yeux et l’esprit débarrassés des multiples scories du quotidien, sinon purifiés, du moins revivifiés. Tout fait alors merveille au sens propre comme au sens figuré et l’arrivée d’un chameau nonchalant dans le jardin familial passe presque inaperçue tant elle semble aller de soi dans cet univers de début du monde d’avant la catastrophe. Il faudrait enfin évoquer, même brièvement, un casting impeccable d’où émergent trois figures féminines : Alba Rohrwacher, la propre sœur de la cinéaste, dans le rôle de la mère de famille, Monica Bellucci, icônique vestale du jeu télévisé et Alexandra Lungu qui incarne Gelsomina et qu’un jury inspiré pourrait bien distinguer… C’est le premier bain de jouvence de cette première partie de Festival. On la doit à une cinéaste née en 1981, avec laquelle il faudra compter tant sa manière de voir le monde s’avère émouvante, digne et profondément belle.

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