A dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plûs mûre, Helena. Vingt ans plus tard, on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l'autre côté du miroir, dans le rôle d'Helena.

Sils maria
Sils maria ©

"Vingt ans après", soit le plus beau roman d'Alexandre Dumas. Cette temporalité crépusculaire réussit tout autant à Olivier Assayas qui livre cette fois son "heure d'hiver"... Dans ces sublimes paysage de montagne se déroule un phénomène météorologique digne du "rayon vert" cher à Rohmer : c'est un serpent de brume qui nappe la valléedans une incroyable magie visuelle rehaussée par des images du même phénomène via un extrait de film en noir et blanc aux accents visuels de Murnau. Autant dire que le temps passe, autant dire que la nature semble aussi immuable que dans un tableau de Friedrich mais qu'autour d'elle les hommes ne cessent de vivre, c'est à dire qu'ils ne cessent de s'aimer, de mourir, de disparaître, de grandir, de se jalouser. Assayas filme cette danse de mort avec un bel allant comme si, porté par le personnage de Maria Enders, il faisait preuve de la même lucidité tranquille au moment de la crise. La crise ? C'est, comme disait Gramsci, quand le vieux ne disparait pas encore et que le jeune n'arrive pas à naître. Thème récurrent chez le cinéaste des "Destinées sentimentales", de "Clean" et de "Après mai", entre autres. Dans une formidable scène finale de désespoir et de plénitude, le cinéaste et son actrice (en un sidérant tandem artistique durant tout le film : on sent leur corps à corps de metteur en scène et de comédienne sur les planches du tournage) disent que le spectacle continue, qu'il faut vivre et que c'est leur dernière volonté.

Comme pour Depardieu, comme pour Deneuve, comme pour Huppert, désormais chaque film avec Bìnoche devient aussi un film sur elle, comme une contribution à un monument en cours. Refuser cet aspect des choses n'aurait aucun sens. Assayas, en faisant de Binoche une actrice pour les besoins de son histoire, prend d'autant plus acte de cette mise en abyme. Il en joue et elle aussi. Elle en rit même et c'est formidable ! Elle rit de ces jeunes talents au dents longues qui vont la dévorer toute crue, comme, a conntrario, est incapable de le faire le personnage incarné par Julianne Moore dans le film de Cronenberg. On sait gré, ô combien, à Assayas de ne tomber ni dans l'hystérie, ni dans la caricature. Humaine, trop humaine son actrice l'est jusqu'au bout. Depuis cette terrasse au moment des adieux, ou presque, Maria contemple et le serpent de brume et sa vie artistique. Ce n'est pas encore l'heure de prendre congé, on fait encore un peu partie du décor, mais le crépuscule de la déesse n'est pas loin. La relève est là, insouciante et insolente. Féminine en diable aussi. Et, soit dit ern passant, c'est le film le plus allégrement et joyeusement féministe de ce Festival car outre Juliette Binoche, on y croise de belles figures (personnages et interprètes) comme Kristen Stewart et Chloé Grace Moretz, toutes deux impeccables dans des rôles essentiels, sans oublier une "revenante" allemande en la personne d'Angela Winkler, parfaite en veuve solaire. Ainsi va le nouveau film d'Olivier Assayas, comme un Requiem apaisé, le testament d'une femme heureuse, fait par un cinéaste dont la plénitude apparait alors de façon aveuglante. Que le Festival termine ainsi sa compétition officielle est une configuration idéale tant le "message" est clair : face au temps qui se perd, le cinéma et plus largement l'art, toujours et encore, les images encore et encore, pour ne pas cesser de croire en leur beauté et en leur nécessité absolue.Comme un incroyable ruban de brume sur un paysage, comme un tableau en mouvement : la vie, rien que moins, pourtant la vie.

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