Laissez-moi tout d'abord vous dire que dès demain mercredi sur ce même site, vous pourrez retrouver, comme l'an passé, la rubrique "BULLES DE CANNES", soit le Festival vu par deux dessinateurs : Erwann Surcouf et Catherine Meurisse (un type qui porte le nom d'un corsaire et une fille celui d"un acteur de génie qui portait le monocle mieux que le capitaine Crochet, qui dit mieux ?). Au motif qu'un bon dessin vaut parfois mille fois mieux qu'un long billet de blog, on ne saurait trop vous inviter à jeter chaque jour un œil, voire deux, aux coups de crayon de ces deux-là. Cannes, le royaume des apparences, mérite bien ce traitement pas commes autres.

Sinon quoi ? il est grand temps de vous parler du nouveau film du cinéaste iranien Asghar Farhadi (vous souvenez-vous ? UNE SEPARATION, c'est lui...). LE PASSE est en compétition officielle et sera dans les salles dès ce vendredii (pour une fois que Cannes se décentralise dans la France entière...). Or donc, en voici le synopsis :

Le passé
Le passé © Radio France

Après quatre années de séparation, Ahmad arrive en France depuis Téhéran, à la demande de Marie, son épouse française, pour finaliser et officialiser leur divorce. Lors de son bref séjour, Ahmad découvre la relation conflictuelle qu'entretient Marie avec sa fille Lucie. Les efforts d'Ahmad pour tenter d'améliorer cette relation lèveront le voile sur un secret...

Diable d'homme et de scénariste et de cinéaste. Avec ses airs de lutin malicieux, Farhadi, le farfadet grave, continue de nous faire le coup multi-séculaire des mille et nuits. Avec lui, le mot "fin" n'existe pas ou si peu. Du moins, faut-il le manier avec précaution : avoir le dernier mot, connaître le fin mot de l'histoire, vous vous voulez rire ? Pourquoi le cinéma ferait-il mieux que la vie, semble nous dire Farhadi dans cette variation ultra brillante sur la relativité des choses, des attitudes et des mots. Amis des certitudes absolues, passez votre chemin, LE PASSE n'est que doute, approximations, impasses et pièges, tout comme ... le passé, le vrai, celui qui hante nos vie et nous revient régulièrement à la figure. De Téhéran à Paris, les personnages de Farhadi ont gagné en liberté... Ah bon ? Rien de moins évident, à vrai dire. Les barbus de là-bas sont remplacés ici par des conventions aussi pesantes.

Et puis le Paris de Farhadi n'est décidément pas celui des cartes postales. Ce qui compte ici (comme dans le trop méconnu A PROPOS D'ELLY du même Farhadi), ce sont des lieux qui prennent littéralement le pouvoir sur les personnages : un pavillon de banlieue qui part en lambeaux, un pressing parisien où il fait comme il se doit une chaleur étouffante (que voulez-vous, c'est peut-être ça aussi un grand cinéaste : un type qui vous fait dégouliner de sueur sur votre siège de cinéma rien quen plantant sa caméra dans l'étouffante moiteur de gros sèche-linge professionnels... à méditer...) et un appartement parisien où le passé côtoie la mort qui rôde dans une désespérance absolue.

A l'heure où il est de bon ton de douter de la vitalité du cinéma, le fillm de Farhadi se rappelle au bon plaisir des tristes figures. Son film est d'abord une leçon de cinéma et de narration maîtrisée. Il défriche ensuite des terres faussement étrangères, avec l'aide d'un exceptionnel passeur, le dénommé Ahmad (l'Antoine Doinel de François Truffaut-Farhadi), réincarnation également d'un Monsieur Hulot plus tragique, celui par qui la révélation arrive, la petite voix pénible que chacun voudrait pouvoir faire taire pour mieux mentir et se voiler la face tranquillement. Aussi bien le miroir que nous tend Farhadi n'est rien moins que complaisant... Aussi bien LE PASSE risque de ne pas passer auprès de ceux qui rêvent de films en forme de doudous. Il faut pour regarder ce film en face sortir le pouce de la bouche !

Et puis il faut croire au cinéma, aux histoires qu'il nous raconte pour nous bousculer un peu. Le film de Farhadi est un conte amer, beau et douloureux comme l'est la nécessité de grandir et de parler aux autres. Une histoire simple de cœurs compliqués.

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