de rouille et d'os
de rouille et d'os © radio-france

DE ROUILLE ET D'OS donc, soit le sixième long métrage de Maître Jacques, celui dont chaque film se présente comme un objet parfait et semble devoir s'analyser pour lui-même comme un circuit fermé, une petite République autonome, le temps d'un film. Evidemment il y a l'histoire et plus encore les images qui en découlent : celles d'une Marion Cotillard amputée des deux jambes et amoureuse dingue d'un amputé du sentiment qui se sert d'abord de ses poings. Ceux qui auront reconnu comme un écho lointain des personnages de SUR MES LEVRES ont gagné de quoi atténuer la valeur de la phrase introductive (se méfier toujours des généralisations excessives). Quant à ceux qui se souviennent des méchancetés que j'ai pu écrire sur Marion-Edith-les-petits-mouchoirs, ils voudront bien convenir que chaque film, chaque rôle est une univers à part. Ici, Marion devient la reine : elle commande aux hommes, aux orques et aux spectateurs. Elle commande aussi à l'histoire de se déployer comme un flamboyant mélo que n'aurait pas renié un Almodovar. Si Audiard est grand, c'est qu'il accepte de visiter des terres étrangères jusqu'alors inconnues de lui, et c'est tant mieux. Un truc du genre le lyrisme sec ou bien la gifle sensuelle, vous voyez ce que je veux dire ? Ou bien encore le claquement effrayant de la machoire d'un orque qui vous obéit par ailleurs au doigt et à l'œil dans une scène de séduction qui est déjà une scène d'anthologie. La drôle de rencontre entre une écriture d'une incroyable fluidité et l'âpreté permanente d'un monde où un père aime si mal son fils qu'il lui sauve la vie au point d'en perdre les os. Oui, ces vieux sentiments qu'on croit rouillés par tant de films médiocres et tire-larmes, Audiard les revivifie à la source de son cinéma dont l'urgence est manifestement le premier mot. Tout est urgent dans ce monde où les corps se délitent et s'abiment dans le travail. Tout est urgent dans ce monde où le prolétaire se fait le flic d'une autre prolétaire. Tout est urgent dans ce monde où le chuchotement d'un "Je t'aime" finit par se faire entendre. De la lutte des corps à la lutte des classes, Audiard nous livre une symphonie magistrale. A cette heure tardive de la nuit mais si précoce dans le Festival, il est bien trop tôt pour oser réclamer la Palme. D'autres films vont venir, d'autres histoires ténébreuses et lumineuses à la fois, c'est certain. Mais a ce moment précis, le film de Jacques Audiard nous rassure sur l'état de santé du cinématographe tout simplement. Un film comme ça et ca repart. Un film comme ça, c'est tout simplement la preuve en images qu'il est de toute première nécessité de se laisser emporter par le beau cheval fou que nous propose Audiard. Car, un grand cinéaste, ça ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnait.

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