Il y a d'abord ces "Histoires sauvages" le film qui remporte tous les suffrages ( ou presque... La preuve à venir !), c'est celui de l'Argentin Damian Szifron que l'on me recommandait avec ferveur. Le fait de l'avoir vu juste après le chez-d'œuvre de Ceylan a-t-il joué ? Peut-être, mais ce n'est même pas certain. Sur toutes les lèvres réjouies de l'après-projection circulait la référence italienne aux "Monstres" et "Nouveaux monstres"... Dangereuse comparaison à vrai dire car la force transalpine des années 70 ne se retrouve aucunement dans cette série de sketches qui ont tous en commun le même auteur réalisateur et la même thématique de personnages qui, agressés d'une façon ou d'une autre, "pètent les plombs" individuellement. Ce qui tranche avec le "modèle " italien, c'est précisément l'atomisation du propos, sa réduction à des personnages, des figures totalement singulières. Là où les Italiens parlaient notamment du Vatican, du terrorisme, des nouveaux pauvres, des vieux, de la télé, de la pornographie et de leur cortège d'infâmies et de bassesses, Szifron oublie presque la société (à l'exception des enlèvements abusifs de véhicules par la fourrière... combat bien limité, on en conviendra) et privilégie des destins donc. Certes, les deux film italiens étaient rien moins qu'inégaux, collégialité oblige, et certains sketches étaient carrément ratés, mais leur portée était tout autre in fine. Szifron ne décolle pas, s'autorisant même une facilité scatologique par là et quelques relents poujadistes par ici.

L'autre chronique d'un consensus annoncé porte sur "Caricaturistes, fantassins de la démocratie" le documentaire de Stéphanie Valloatto co-écrit et produit par Radu Mihaileanu, présenté hors compétition en sélection officielle. soit douze portraits de dessinateurs à travers le vaste monde, dont Plantu en porte-parole. On imagine bien qu'avec un tel titre (les fantassins de la démocratie, rien de moins, voire beaucoup plus...), toute réserve de fond devra être solidement charpentée !

Remarque préalable : est-ce bien raisonnable d'assimiler ainsi caricature et démocratie avec un parfun de "la caricature du coup est toujours du bon côté", car tel est bien ici le propos ? Que l'existence de la caricature soit l'un des marqueurs (mais absolument pas le seul) de l'existence de la liberté d'expression, soit. Mais qu'en soi, la caricature soit parée de toutes les vertus, holà !!! Les auteurs ont-ils ainsi réalisé que l'antisémitisme s'est de tous temps ou presque fondé sur une solide pratique de la caricature dessinée : rien de tel qu'un bon nez crochu pour figer dans le temps et les esprits l'horreur que constitue cette représentation. De ce point de vue, l'existence en France d'une tradition caricaturiste de droite et plus encore d'extrême-droite devrait faire réfléchir nos donneurs de leçons. Bref, la caricature, c'est le meilleur comme le pire, comme toute expression libre soit dit en passant. On aurait aimé entendre ce simple rappel. Mais plus gênant encore, il existe au sein du film une sorte de mini-affaire Plantu. Qu'on en juge : un moment du film est consacré à un un extrait d'un dessin de Plantu qui s'est vu attaquer en justice, s'il vous plait, par des catholiques intégristes. Pour parler clair, c'est un dessin qui montre un Pape en train de sodomiser un enfant, histoire d'aborder de front l'indéniable sujet de la pédohilie à l'intérieur de l'Eglise catholique. exemple parfait d'une liberté menacée, mais exemple qui nécessite alors un peu de courage de la part des auteurs du documentaire : pas d'autre solution que de faire un GROS PLAN sur ce dessin et de le montrer sans détour aux spectateurs, quitte à ce que le film soit lui aussi attaqué, n'est-ce pas ? Or, non ! Certes, la page de Plantu est bien présente mais aucun focus lisible n'est fait sur le ce dessin "scandaleux" d'après certains fous de Dieu. On se dit alors que l'erreur sera réparée au moins dans le dossier de presse fourni aux journalistes. Que nenni ! Point de Pape sodomite de plein fouet, donc. C'est d'autant plus paradoxal que les auteurs du film ont rompu un contrat d'édition avec les éditions Bayard au motif bien légitime que ladite maison voulait bien d'un livre reflet du documentaire à condition justement de censurer ce dessin-là ! Les auteurs ont donc confié à Actes Sud cette publication. Il n'empêche, le film dans sa version cannoise est comme amputé d'une image dont la représentation claire et sans embage justifie à elle seule la démarche éditoriale. Drôle de situation en vérité que de s'emporter contre les censeurs tout en se livrant soi-même à une sorte d'auto-censure larvée !

Le troisième réserve porte sur un objet cinématographique beaucoup plus tendu, grave et sérieux que les deux précédents. Au regard du sujet qu'il véhicule, on s'en veut presque de faire la "fine bouche" (mais c'est un euphémisme). Alors disons d'entrée de jeu que, quoi qu'il en soit, il faudra aller voir "Eau argentée, Syrie auto-portrait", le documentaire de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan lors de sa sortie en salles dont la date n'e'st pas encore connue à ce jour. Mes excellents confrères de "Libération" et du "Monde", entre autres, ont dit énormément de bien de ce film. Assurément, on sort de sa projection avec un malaise profond, une tristesse insondable et une révolte absolue. Si la seconde partie, emmenée par Wiam Simav Bedirxan emporte plus facilement l'adhésion, c'est en fait le propos de Mohammad qui nous pose problème. En mettant sur le même plan, sans les sourcer, sans les distinguer, les images abominables filmées par les bourreaux syriens et celles terribles filmées par les victimes syriennes, il court le risque d'un reproche fondamental. Lui qui ne cesse dans son commentaire de dire qu'il s'agit de cinéma, il aurait du ressentir la nécessité impérieuse de la hiérarchie des images. Filmer, c'est choisir. Monter, c'est choisir tout autant. Le cinéma n'est jamais innocent et soit dit en passant les bourreaux filmeurs ne font pas du cinéma mais de la propagande obscène et cynique, comme ceux d'en face font avec courage acte de militantisme pour montrer au monde comment la population syrienne est traitée, comment même les morts ne sont pas respectés. Les scènes de tortures complaisamment filmées par des bourreaux et mises ensuite sur le Net ne peuvent être placées exactement sur le même plan que d'autres scènes d'exactions filmées, elles, par des victimes ou des témoins. A moins bien entendu de penser que l'important ici ce sont les images et pas ce qu'elles montrent. Multipliant les références explicites à "Hiroshima, mon amour" et s'en servant comme d'une sorte d'autorité et intellectuelle et cinématographique, il n'est pas certain que le cinéaste syrien ne desserve pas sa propre cause (qui est moins la cause syrienne que, selon lui toujours, la cause du cinéma). Artiste en exil, loin de son pays et légitimement effondré par ce qui s'y passe, Mohammed semble vouloir trouver dans ce collage d'images comme une identité commune à venir, presque un pardon mutuel avant même la fin de l'horreur. Visionnaire ou apprenti sorcier ? L'avenir le dira. Mais en tout état de cause, on ne saurait classer ces réserves dans les pertes et profits d'une démarche cinématographique aussi radicale que discutable, à force de faire du cinéma comme un paravent formel du réel.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.