Oui, vraiment on déplore que le très remarquable film de Lafosse ne fasse pas partie de la compétition officielle. Il aurait pu montrer la vitalité du cinéma belge aux côtes des films coréens, américains, italien ou russe et qu'il ait été cantonné à la sélection d'Un certain regard. En voici le synopsis :

Un généreux médecin ramène en Belgique un jeune garçon marocain qu'il élève comme son fils. Quand le garçon, devenu adulte, tombe amoureux et fonde une famille, sa jeune épouse se retrouve enfermée dans un climat affectif irrespirable qui mènera insidieusement à une issue tragique. Au fil de la naissance des enfants, la dépendance du couple envers le médecin devient excessive. L'altruisme sans limite du docteur se mue en pouvoir.

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A PERDRE LA RAISON
A PERDRE LA RAISON © radio-france

Récemment, dans les colonnes de "Télérama", Nanni Moretti racontait qu'il devait à la vision de LA FEMME d'A COTE de François Truffaut une revisitation totale de sa façon de regarder puis de faire les films : pour la première fois de sa vie, il n'avait rien lu sur le film avant de le voir, lui qui jusque-là accumulait les lectures préalables sur le film qu'il se préparait à voir. Il n'a donc découvert qu'à la fin de la projection le pourquoi de l'ambulance qui circule durant les génériques de début puis de fin sur la sublime musique de Georges Delerue. Bref, ce jour-là il est devenu un spectateur "normal" mais surtout un cinéaste convaincu qu'il fallait faire confiance aux histoires et à la narration. Cette expérience de spectateur a changé son rapport à ses futurs spectateurs.

Ce préambule pour dire qu''il vaudrait mieux ne pas trop en raconter sur le film de Lafosse et singulièrement sur la fin, car, contrairement à ce que prétendaient hier nos confrères de "Libération", les premières images de A PERDRE LA RAISON ne disent pas tout de ce que raconte le film et ne désamorcent pas ce qui ne serait qu'un suspense odieux mais mettent au contraire le spectateur dans une position juste face au récit. Depuis NUE PROPRIETE et ELEVE LIBRE notamment, on sait que Joachim Lafosse arpente avec acuité et rigueur les terres angoissantes des liens du sang. D'où cette nouvelle histoire profondément familiale dont il faut souligner qu'elle s'inspire d'un fait divers belge sans en être la traduction littérale sur grand écran.

Les abysses qu'explorent Lafosse et ses comédiens tous formidables font d'autant plus écho en nous que le cinéaste réfute et le sensationnel et le voyeurisme. On a déjà beaucoup évoqué dans la presse cette scène effectivement sidérante durant laquelle Emilie-3 étoiles--Dequenne (on y reviendra) chante à tue-tête une rengaine de Julien Clerc et fait naître une émotion incroyable. Scène d'autant plus étonnante à mes yeux que, s'il s'agit bien d'un tube de Julien Clerc ("Femmes, je vous aime"), c'est loin d'être sa plus belle chanson (elle n'est même pas signée Roda-Gil !!!). Mais c'est précisément la force de ce choix : il s'agit de faire pleurer le personnage et non pas d'abord le spectateur. Dans cette auto-émotion (sans jeu de mots), il s'agit avant tout de faire surgir tous les fantômes qui hantent l'héroïne, toutes ses déceptions et ses désillusions, de faire éclater les paradoxes et les impasses d'une vie rêvée impossible, de dessiner les contours d'un acte à venir.

De Louis Althusser tuant sa femme en l'asphyxiant, on a pu écrire : "Elle lui pompait l'air, il l'a étouffé". Mauvais jeu de mots ? Non, évidence des mots et des actes qui vont avec dès lors que la vie vous prive de l'oxygène nécessaire. Pour incarner cette femme-là, Joachim Lafosse a eu l'intelligence de prendre cette actrice révélée par les Dardenne : Emilie Dequenne, loin des maquillages de plateaux et des artifices du jeu larmoyant façon Sabine Azéma chez Resnais, donne à Murielle toute son humanité. C'est un vaillant petit soldat qui se bat jusqu'au bout, jusqu'à se tromper de combat et d'ennemis, jusqu'à exploser en plein vol.

Elle est tout à la fois le loup et la chèvre de la fable. Prise dans la toile d'araignée d'une manipulation pathologique incroyable, condamnée à n'être qu'une marionnette, un pantin. Tant de films se fracassent contre le mur du fait divers criminel et de son insondabilité, si peu parviennent à dire autre chose que l'horreur qui glace les sangs. Lafosse se place lui dans cette seconde catégorie aux côtés de Chabrol, Denis (Claire et Jean-Pierre !) et quelques autres. Avec eux, le réveil des monstres est d'abord une radiographie de nos propres abîmes.

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