C’est donc le jour J. Dans quelques heures, on aura vu le film sur Grace de Monaco, le film d’ouverture comme on dit ici. Dont acte. À quelques kilomètres du rocher le plus mafieux du monde, on verra donc un film sur l’une de ses plus célèbres princesses. Dont acte (bis). On a le droit à l’indifférence. On aussi le droit de songer à un autre film qui sera présenté le jeudi 22 mai prochain dans le cadre de la plus discrète des sélections parallèles, celle de l’ACID (Association du Cinéma indépendant pour sa diffusion).

Acid
Acid © Radio France

Discrète mais souvent pertinente, enthousiasmante et dérangeante. L’ACID, c’est désormais la petite bête qui monte sur la Croisette et l’on s’en réjouit. Alors de quoi sera-t-il question le 22 mai ? Des « Règles du jeu » pour reprendre le titre du remarquable documentaire de Claudine Bories et Pascal Chagnard dont il sera ici question. Soit des coachs d’un cabinet de placement qui enseignent à des jeunes sans diplôme et sans emploi fixe le comportement et le langage qu’il faut avoir aujourd’hui pour décrocher un poste. Mais, me direz-vous, on est bien loin du rocher monégasque et de Madame Rainier… Oui, on s’en voudrait de rater cela, ce décalage. Le choc entre Nicole Kidman, alias Grace et Lolita Larré, l’un des personnages centraux du documentaire de Bories et Chagnard. L’une a trouvé en son temps un job en or massif, l’autre se démène pour décrocher un boulot dans la restauration collective du côté de Lille-Roubaix-Tourcoing. Qu’on se rassure, il n’est pas utile de poursuivre la comparaison. On sait seulement gré à l’ACID de nous donner à voir ce gouffre. On apprend en premier lieu l’existence de ces cabinets de placement délégataires du service public (mais pourquoi pas Pôle Emploi ? Mystère et boule de renoncement…) qui œuvrent auprès de ces jeunes au chômage dont le nombre fait frémir. « Etes-vous « job ready » » ? leur demande un fringant conseiller dans cette belle novlangue si pleine de délicatesses et de pudeurs. Job ready… on se pince, non ? Le film évite cependant et à juste titre la stigmatisation trop facile de ces adultes payés pour encadrer la misère sociale des sans –emploi. Il effleure juste comme il le faut certaines aberrations langagières et certains comportements absurdes. Comme ce conseiller qui pérore sur la nécessité de se présenter rasé de près devant un éventuel futur employeur, alors qu’il arbore fièrement une barbe branchée de trois jours… Ou bien cette conseillère qui dézingue la présentation d’une candidate en portant elle-même une incroyable robe à falbalas sortie tout droit d’un épisode d’une série américaine des années 70. Mais, pour les contrebalancer, il y a la dénommée Gaétane, sympathique hussarde noire de la recherche d’emploi, sainte laïque du placement qui résiste à tous les comportements. Car Lolita, Kévin, Maxime, Hamid et Thierry ne sont pas des anges. Ils loupent allégrement les rendez-vous, refusent les moindres concessions et parlent avec une mitraillette pour mieux se faire mal comprendre. Seulement voilà, on est régulièrement saisis à la gorge devant tant d’impasses et de portes fermées. Le regard perdu de Lolita, dont on voit bien certes qu’il relève d’abord d’un destin familial et personnel littéralement fracassé, ce regard d’enfant perdu, comment ne pas le prendre en compte ? Comment le passer en pertes et profits d’une société qui fabrique des exclus autant que des bénéfices ? Avec des intertitres dignes des contes moraux de Rohmer, Bories et Chaignard nous racontent en mode modeste des vies qui se cognent au mur d’une crise de plus en plus dure pour ceux qui précisément ignorent les règles du jeu. Ici à Cannes comme ailleurs, Grace ou pas Grace, il faudra bien se coltiner avec ces regards d’enfants délaissés, abandonnés à eux-mêmes ou presque, qui finissent par préférer le travail au noir ou d’improbables et inavouables (?) « solutions personnelles ».

Regarder ce documentaire, c’est accessoirement faire un pied de nez au luxe insensé de cette Croisette, mais c’est plus encore acter que le premier Festival de cinéma du monde ne peut laisser le monde à sa porte. Dans l’idéal, chaque festivalier devrait aller voir « Les Règles du jeu » avec ou sans smoking, avec ou sans mauvaise conscience, avec ou sans arrière-pensée. Juste pour faire passer le message à Lolita et aux autres : ici et maintenant, le réel, c’est vous aussi, nous le savons, nous ne l’ignorons pas et nous en sommes comptables. C’est d’ailleurs ce que viennent nous rappeler les extraits des variations Goldberg de Bach choisis par les deux cinéastes pour découper leur film. Autrement dit la part d’humanité profonde et terrible que contient cette musique venue d’on ne sait où. Si proche, si lointaine. Si proche le jeu. Si lointaines les règles. Si proche l’humanité, si lointaine à la fois dans la France de Lolita, Kevin, Hamid et les autres.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.