La chambre bleue
La chambre bleue ©

Au début du livre et du film, les mêmes mots (« Je t’ai fait mal ? »…) et à la fin du livre et du film la même réplique (ne comptez pas sur moi pour la dévoiler ici). Évidemment, on ne juge pas une adaptation littéraire à sa fidélité littérale, ce serait d’une stupidité sans nom. Mais, avec « La Chambre bleue », d’après le roman de Georges Simenon, Mathieu Amalric prouve, à rebours de ce que disait Michel Audiard, qu’on peut d’un grand livre faire un grand film. Présenté dans la sélection cannoise « Un certain regard » et dans les salles mercredi prochain, le nouveau film de et avec Mathieu Amalric se paye donc le luxe d’être fidèle sans être redondant, de transcrire sans recopier, d’incarner sans décevoir. Et pourtant, adapter à l’écran ce magnifique « roman dur » écrit dans les années 60 par Simenon, n’allait pas de soi. On y trouve pas moins de trois temporalités que l’écrivain, loin d’enchaîner mollement selon la triste chronologie, fait s’entrechoquer. D’où un roman dont le « montage » nécessite une virtuosité cinématographique radicale. Pour ne pas casser l’horlogerie de Simenon, il faut assurément « monter contre la réalisation » après avoir « réalisé contre l’écriture », selon la formule de Truffaut. Mais, au fait, de quoi s’agit-il ? D’un fait-divers criminel (l’est-il vraiment, soit dit en passant ?) qui dans sa version folie bourgeoise aurait pu inspirer Chabrol (le film existe d’ailleurs et s’appelle « Noces rouge »). Mais Simenon et encore moins Amalric ne cherchent la peinture sociale au sens fort du terme. L’écrivain projetait d’ailleurs d’appeler son roman « Les Amants frénétiques ». Ce sera finalement « La Chambre bleue » soit le lieu hôtelier de leurs amours adultères à huit reprises (pas une de moins, pas une de plus). Et le mystère de la chambre bleue alors ? Trois fois rien : un couple d’amants et derrière, la mort du mari et de l’épouse trompés. Ne pas en dire plus, tout comme Simenon et Amalric maîtres en silences explicatifs. Procès d’assises il y aura, que les bons esprits se rassurent, mais procès raconté et filmé en cavalcade, car là n’est plus l’essentiel.

Ce qu’Amalric a su parfaitement capter du monde Simenon, c’est ce personnage masculin qu’il incarne lui-même. Un homme jusque-là sans histoire et qui, pris au piège de son propre destin, ne réagit plus. Comme un animal dans les phares d’une voiture. Cette lumière aveuglante, c’est la passion de sa maîtresse. Mais lui n’est déjà plus là, avant même les morts violentes des conjoints. Il est comme la première victime innocente de ce petit carnage, incapable de réagir, déjà ailleurs. Quand il le faut, Amalric cite au mot près les dialogues écrits par Simenon et ça marche impeccablement. Jugez plutôt avec cet exemple d’un dialogue entre les deux amants couchés sur le lit de la chambre bleue. Elle lui dit :

« C’est vrai que tu pourrais passer toute ta vie avec moi ?

  • Bien sûr…

  • Si sûr que ça ? Tu n’aurais pas un peu peur ?

  • Peur de quoi ?

  • Tu imagines ce que seraient nos journées ?

  • On finirait par s’habituer

  • À quoi ?

  • À nous deux. »

Fermez le ban, la messe est dite. Sidérant dialogue qui donne l’exacte mesure du fossé qui sépare ces deux-là. Comme le héros d’une autre adaptation réussie de l’univers de Simenon (« Feux rouges » de Cédric Kahn avec Daroussin), cet homme « murmure sans réfléchir » (c’est une didascalie de Simenon). Et c’est bien là tout son drame, sa perte à venir. Peu à peu, le regard d’Amalric s’évade du monde commun. Peu à peu, au fil des entretiens avec les flics, les juges, les psys et autres avocats, il se dérobe, se délite, se dissout. Étranger à lui-même, il regarde en spectateur sa vie pourtant si parfaite (une jolie femme, une fille adorée, une belle maison, une affaire florissante, etc.) et sa vie fout le camp sous ses yeux ébahis mais sereins. L’acteur Amalric joue à la perfection ce que l’adaptateur (avec son actrice Stéphanie Cléau) et cinéaste a écrit puis tourné. Il est par excellence l’homme simenonien de ces « romans dur », celui qui se noie presque en silence, écrasé par ce qui lui arrive. Il y a chez Simenon, la moiteur la plus complexe de l’histoire littéraire française. On y transpire sans s’appesantir, mais tout est vraiment moite, comme les corps des deux amants après l’amour. Moiteur africaine ou tropicale souvent mais qui, transposée à la province française comme ici, devient paradoxalement plus étouffante encore. Oui, comme le roman de Simenon, le film d’Amalric est dur et moite à la fois. Jamais on avait autant tutoyé au cinéma l’univers de l’écrivain. Jamais on était parvenu à l’essentiel du récit et du verbe de Simenon : pas une once de « graisse », pas un gramme de pathos, pas un pouce d’inutilité. Tout fait sens : une couleur, un insecte, un rayon de soleil, une voix. Oui, pour la première fois vraiment, on peut dire que Simenon a vu le film d’Amalric avant d’écrire son roman, pour paraphraser Borgès selon qui il est de toute évidence qu’Homère a lu Proust. Le Festival n’a pas commencé, mais « La Chambre bleue », même hors compétition, donne à voir le meilleur du cinéma.

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