Ceci n'est pas un biopic. Le film de Bertrand Bonello, co-écrit avec Thomas Bidegain, est la description d'une création, d'une robe ou d'un film, c'est tout comme. D'un processus collectif de création, ainsi que le montre avec brio l'introduction de ce Saint Laurent particulièrement abouti. Un processus au centre duquel se tient évidemment un cinéaste ou un couturier.

Yves-Saint-laurent affiche Bonello
Yves-Saint-laurent affiche Bonello © Radio France

Mais pas seul. Aussi bien, avec beaucoup de justesse et à l'exact rebours du film figé de Lespert sur le même "sujet", le personnage d'Yves Saint Laurent n'est pas omniprésent à l'image. Les moments sans lui sont nombreux, nécessaires et tout simplement évidents. Non seulement, le vrai créateur est toujours dans son ailleurs fut-il intérieur, mais il est extérieur à la "machine". Ou plus exactement aux salles des machines que sont d'une part les ateliers de confection (formidables images de ces ouvrières en gants et blouses blanches, laborantines et découpeuses impeccables d'origami colorés et géniaux) et d'autre part celles, multiples, du bourdon Bergé, celui par qui, au sein de la ruche YSL, l'argent circule, irrigue et se déploie en achat d'oeuvres d'art notamment. L'argent est avec Saint Laurent l'autre monstre de cette histoire. D'où une scène essentielle dont est exclu de facto le couturier et dans laquelle Bergé se montre têtu dans sa langue natale traduite en anglais et au féminin dans la langue vulgaire de l'argent.

Comment rendre un processus créatif sans passer le temps qu'il faut à en décrire les rouages économiques ? Pour que le créateur soit le plus libre possible, le producteur-investisseur doit se battre comme un chiffonnier de luxe : rends-moi mon nom, mes trois lettres culte (YSL) et je te refile l'accessoire ou presque, le plus volatile encore que la mode : le parfum. C'est là que Bonello remporte le match haut la main, définitivement aidé par un casting plus chaotique que celui trop lisse de Lespert : la gueule accidentée et canaille d' Ulliel fait des merveilles tout comme la vamp(yre) Loulou de Seydoux emporte le morceau. Il suffit en outre d'une cliente et d'une seule, incarnée par Bruni-Tedeschi plus que parfaite, pour révéler la touche Saint Laurent, c'est une autre scène essentielle. Ainsi va Bonello : droit au but. Case après case, son Yves martyr et dictateur, fatigué et fatiguant, medicamenté et chocolaté, enfumé et envouté s'impose à nous ses spectateurs.

Pendant ce temps, comme Bonello prend soin de le rappeler, l'époque défile bien loin des podiums de mode. Et si Saint-Laurent fait partie de son temps, il ne saurait ni s'y confondre, ni plus encore l'incarner vraiment. C'est aussi tout le mérite de ce film que de se tenir ainsi à distance de ce dandy créateur de génie aux références explicites (Matisse, Mondrian, Proust, Visconti et tant d'autres) lesquelles sont autant de marqueurs pour dire le fossé qui sépare la mode de la peinture, de la littérature ou du cinéma.

Dans une scène presque finale dont on ne donnera pas ici les détails, Bonello et son complice Bidegain intègrent le castin du film pour deux rôles de "composition". Bien loin de n'être qu'un clin d'œil un peu vain ou mégalo, cette intrusion dans le récit participe d'un discours général, discours de la méthode laquelle une fois encore consiste à s'extirper du biopic explicatif pour tendre à la recréation/récréation autour d'un motif connu. S'emparant de la figure du couturier, Bonello se saisit du mythe, donc des images qui vont avec. Il fait ainsi du cinéma et crée de la fiction. Il promène son miroir stendhalien avec l'élégance efficace d'un récit de formation et de déformation qui nous place au cœur de ce qu'est un artiste. Yves Bonello par Bertrand Saint-Laurent, en quelque sorte. C'est la seule posture possible.L'exact contraire de Dahan.

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