L'homme qu'on aimait trop
L'homme qu'on aimait trop © Radio France

Depuis "Souvenirs d'en France" en 1974, chaque nouveau film d'André Téchiné est attendu par l'auteur de ces lignes. Comme les nouvelles d'un familier qu'on connait uniquement par son courrier cinématographique régulier. Relation cinéphile rarement déçue et toujours stimulante. On se paye le luxe de dialoguer avec ce cinéaste tant on est dans son univers non pas comme un poisson dans son eau mais comme un être vivant dans le labyrinthe de ses passions. Alors, que voulez-vous, retrouver dans "L'Homme qu'on aimait trop" la Catherine Deneuve de "Hotel des Amériques" dans le même imper mais le long d'une côté différente, on craque forcément. Mais cette fois, le "lieu de crime" sera sans cadavre, sans endroit et peut-être même sans crime, allez savoir. Avec "La Fille du RER" en 2009, Téchiné nous avait déjà fait le coup du "je m'empare d'un fait divers". A-t-il besoin de ce semblant de vérité lui qui dans "Les Voleurs" ou dans "Les Innocents" parle si bien du réel sans estampille réaliste ? Au fond, il le fait comme Chabrol s'emparait lui aussi de grandes affaire criminelles. L'essentiel ici n'est pas le but (et a fortiori ici car dans cette affaire Agnelet-Le Roux, rien n'est certain ou presque, à l'exception d'une mystérieuse disparition), mais le chemin. Celui sur lequel évoluent les différents protagonistes d'un drame que Téchiné raconte sans jamais l'épuiser. Il convient de souligner la très grande force de son casting : Deneuve, Haenel, Canet, ce trio est proprement sidérant de justesse et d'intensité. Quand l'une sévanouit, l'autre se bat jusqu'au bout et le troisième n'en finit pas de fuir et de se dérober. Cet homme qu'on aimait trop, Téchiné le cerne au plus près de son imprécision ! Autrement dit, il parvient à le dessiner sans l'attraper, ce qui correspond parfaitement au fond même d'une ténébreuse affaire dont on se dit qu'on ne connaîtra jamais le fin mot. Alors, dans ces conditions si particulières, le beau film d'André Téchiné fait figure non de pièce au dossier judiciaire mais de contribution à la petite vérité humaine de ces êtres qui ont tant de mal à s'aimer et à se le dire. C'est cette histoire-là que nous raconte Téchiné avec une incroyable délicatesse, sans jamais appuyer son propos, sans jamais se départir d'une élégance qui fait presque froid dans le dos dès lors qu'elle au service d'un univers finalement glacé et glaçant. Les murs sont emplis de volumes de livres et de volumes de La Pléiade" mais la civilisation s'effrite. On lit Gide, mais c'est l'argent qui domine tout, de comptes suisses en comptes suisses, de liquidation judiciaire en profits faramineux. Pas étonnant alors que la maladie de la mort soit au travail au moins chez l'une des protagonistes qui ne comprend rien à ce monde à la Balzac. On sait gré à Téchiné de nous donner ainsi un nouvel épîsode de la comédie humaine d'autant plus terrible qu'il se déroule au soleil, sur la Côte d'Azur dans une sublime villa mais aussi, comme en contrepoint, dans un petit appartement sans charme à la terrasse incroyablement a veugle et fermée. "L'Homme qu'on aimait trop" est précisément dans ces deux lieux opposés. L'un faussement solaire qui est le lieu du malheur après la disparition, l'autre potentiellement fait pour le bonheur avant la disparition. Mais ces deux lieux s'annulent parce que les passions ont tout emporté. Reste alors le mystère, intact, étouffant, amer. C'est ce que dit à la perfection le film d'André Téchiné.

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