"Une institutrice décéle chez un enfant de 5 ans un don prodigieux pour la poésie. Subjuguée, elle décide de prendre soin de son talent, envers et contre tous."

Figurez-vous que même ce synopsis ultra-court qui figure en ouverture du dossier de presse s'avère aussi délicieusement pervers que le film dont il parle ! On avait déjà fortement apprécié en 2011 "Le Policier", le premier long métrage de Nadav Lapid, cinéaste israélien. Il fait plus fort encore cette fois avec cette histoire d'autant plus incroyable qu'elle est... vraie ! C'est du moins ce que prétend Lapid qui à cinq ans improvisait des poèmes, tout comme Yoav dans le film. Ces derniers servent donc de trame au récit... L'effet de miroir est garanti... En révélant cette part autobiographique, le cinéaste fait monter d'un cran le malaise salutaire que provoque son film ! Impossible désormais de crier à la métaphore scénaristique un peu facile. "Sors de ce corps, Damien/Yoav" ? Non, puisque c'est celui du petit Nadav ! Cocteau en écoutant les poèmes de la toute jeune prodige Minou Drouet s'était écrié : "Tous les enfants sont des poètes, sauf Minou Drouet !" On pense fortement à cette citation en écoutant les poèmes que crée le jeune Yoav en marchant (et uniquement en marchant !) Sont-ils bons, sont-ils mauvais ? Là n'est pas la question cependant. Ils sont, voilà tout. Ils sont là dans cette bouche improbable, ils sont incongrus quand ils parlent d'amour fou et inquiétants quans ils évoquent la séparation. On songe alors au héros du film de Bruno Dumont "Le P'tit Quinquin" à l'incroyable maturité. Ils sont comme des adultes poussés trop vite.

Mais ce qui fait tout le charme vénéneux de "L'Institutrice" c'est la façon dont Lapid organise précisément le monde des adultes autour de l'enfant. Au moins deux d'entre eux, plus précisément d'entre elles, s'avèrent des prédatrices artistiques : la nounou et plus encore l'instit notent compulsivement ces poèmes. La première a en tête de les publier. La seconde, dans un premier temps, se les attribue à l'intérieur de sa classe de poèsie histoire de se faire mousser auprès de ses petits camarades apprentis poètes et de son prof (merveilleuses scènes où se mêlent jalousie, vérités et mensonges). Pas de vérité absolue chez Lapid et c'est tant mieux. Chaque médaille a son revers autant qu'un poème peut être à la fois génial et niaiseux. Chaque protagoniste s'avance et masqué et à découvert. On ne dira rien ici du développement final qui ailleurs pourrait être excessif et prend ici des allures de normalité monstrueuse. Quoi de plius normal que cette dualité dans une société israélienne traversée par la poésie et la vulgarité, la littérature et la télévisuin, la beauté et le cynisme, etc. Filmant le monde avec une précision d'orfèvre, Lapid nous offre un film en forme de point d'interrogation sur nos envies et nos paradoxes. En sortant de la projection, on s'est tout d'un coup souvenu de ses figures du protestantisme cévenol, des Parpaillots autrement dit, dont certaines totalement illettrées se mettaient tout d'un coup à prophétiser dans une langue superbe. Au pied du Mont Lozère, à l'ombre de ces montagnes bleues, la beauté des mots faisait écho à la beauté des paysages, l'esprit soufflait à travers la montagne comme le vent, rien que de très normal donc. Ici la glossolalie s'avère bien plus prosaïque, prise dans un univers beaucoup moins touché par la grâce... Et c'est précisément ce qui rend le film de Lapid encore plus étrange, encore plus insolite, encore lus bouleversant à vrai dire.

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