Tumbuktu
Tumbuktu © Le Pacte

Un synopsis : Tombouctou est réduite au silence. Portes closes, ruelles désertes. Plus de musique, plus de football, plus de cigarettes. Finis les couleurs vives et les rires. Les femmes ne sont plus que des ombres. Des extrémistes religieux sèment la terreur... Loin du chaos, sur les dunes, Kidane mène une vie paisible avec sa femme, sa fille et Issan, son petit berger. Sa quiétude sera de courte durée. En tuant accidentellement Amadou, le pêcheur qui s’en est pris à sa vache préférée, Kidane doit faire face à la loi des occupants qui prennent en otage un Islam ouvert et tolérant. Face à l’humiliation et aux sévices perpétrés par ces hommes aux multiples facettes, « Timbuktu » raconte le combat silencieux et digne de femmes et d’hommes, l’avenir incertain des enfants et la course pour la vie. »

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Il aura suffi d’un film en fin d’après-midi pour laver définitivement l’affront cinématographique que constitue « Grace de Monaco ». Mais un film que, d’une certaine manière, on aura attendu pas moins de huit années, puisqu’il faut remonter à 2006 pour trouver Bamako le précédent film du talentueux cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako. Présenté dans le cadre de la compétition officielle, son Timbuktu a été accueilli par des applaudissements fervents lors de sa première projection. Le film est d’autant plus fort que Sissako manie avec une incroyable dextérité une complexité essentielle dans le traitement de ses personnages. Certes, il y a ceux qui lapident et celles et ceux qui sont lapidés ; il y a les bourreaux indiscutables et les victimes à jamais innocentes.

Mais il y a aussi un meurtre sans préméditation ni intention, mais un meurtre quand même. Comme il y a un procureur maniaque du procès-verbal qui exprime sa compassion à l’égard de l’enfant de celui qu’il vient de condamner, compassion qu’il refuse cependant de voir traduite explicitement au futur condamné. Ainsi va l’humanité décrite par Sissako avec infiniment de grâce et de force, avec une tendresse que renforce l’extrême brutalité de ce qui est montré. Les fous de Dieu interdisent la musique et fouettent les contrevenants ? Le cinéaste, comme en réponse, s’accorde une BO aussi superbe qu’inspirée qui joue de toutes les influences musicales, locales ou non, pour refuser l’interdit. Une BO qui ne se refuse rien, ni l’envolée lyrique, ni le rythme solaire.

Dans le même ordre d’idée d’un cinéma qui est là pour rétablir le réel, redonner espoir, refuser l’affront intégriste, il y a cette scène d’une partie de football sans ballon puisque ce dernier a été confisqué sur ordre coranique. Il reste aux jeunes joueurs l’imaginaire et la fiction, comme le cinéma, et tout peut se faire en simulant un ballon qui vole de pied en pied et va s’échouer au fond des filets pour un but forcément d’anthologie. Cette scène a fait entrer cette nouvelle édition cannoise dans le cinéma tout simplement parce qu'elle est filmée avec une rare intelligence et une sensibilité à fleur de peau par un artiste inspiré. On en avait impérativement besoin. Tout peut désormais advenir, même le décevant. En cas de coup dur, de coup de blues, de coup de mou, les « pauvre Martin-pauvre misère » que certains films nous condamnent à être pourront relever la tête juste en repensant à ce match de foot-là. Comme quoi le salut peut venir d’un moment de cinéma pur et dense.

Le reste du film de Sissako reste à ce niveau d’exigence. Il refuse tout pathos pour ne retenir qu’une image. Il s’interdit les larmes faciles pour n’en laisser couler qu’une seule sur le visage d’un père encore vivant mais déjà condamné. Il censure l’indignation facile au profit d’un humanisme militant. Ce que montre Sissako ce sont des hommes enfermés dans des certitudes absurdes et qui maltraitent des femmes et des hommes dont le seul crime est de « vouloir vivre et vivre libre », comme on le disait à Cancun en 1981…

De cette modeste et impressionnante contribution aux résistances et exactions en cours, il naît un film où chaque image, chaque plan compte, comme si le cinéma devait se tenir en état d’urgence. Il sera beaucoup question de guerre dans cette édition 2014, la guerre que nous montre Sissako se fait entre des armés et des désarmés, entre du granit et du sable. L’issue en est-elle certaine et donc terrifiante ? Voir Timbuktu relève alors d’une première nécessité.

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