Winter sleep
Winter sleep © © nuri bilge ceylan
Après Simenon spectateur d'Amalric, on vient de découvrir un nouveau cas de déréglement chronologique borgesien : il est de toute première évidence que Anton Tchekov (1860-1904) a vu le nouveau fillm du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan avant d'écrire _La Cerisaie_ . Qu'il ait préféré passer, pour les besoins de sa pièce de théâtre, à la Russie du XIXè siècle de préférence à l'Anatolie actuelle ne regarde que lui et procède de la subjectivité nécessaire à tout auteur... Quoi qu'il en soit, le miracle de ce "Winter Sleep", c'est d'affirmer le pouvoir du cinématographe encore et toujours. L'argument ? Simple, jugez plutôt : "Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal dont il s'est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l'hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements." Mais oui, tout y est : la maison, la famille, le temps qui passe, le poids des saisons, le mal de vivre, tout, et bien d'autres choses encore, qui font que la Cerisaie n'est pas loin. Improbable rencontre ? Assurément non ! Rencontre pertinente au contraire d'un spleen des terres de l'Est, sans compter un autre apport venu du Nord cette fois, puisque le cinéma du grand oncle Ingmar se dessine lui aussi dans les contours d'un film qui ne saurait pourtant se résumer à un collage de'emprunts tous plus intelligents les uns que les autres. Il risque d'être beaucoup question, pas ici mais là-bas, de la durée de ce film par définition hors norme. Vieux refrain porté, Figaro-ci, Figaro-là, par de brillants héritiers d'une tradition hussardière lesquels ont le droit se de tromper comme tout le monde ! Trop long Ceylan ? Oui, comme Mozart, trop de notes et Proust trop de mots, n'est-ce pas ?! Cette dicature de la bonne durée en devient tout simplement ridicule. On aurait presque honte de dire que ces 3h16 ont passé comme dans un rêve de cinéma éveilé et qu'à côté les deux heures à peine du film d'Atom Egoyan ont tutoyé l'éternité. Il y a chez Ceylan la recherche permanente mais non affectée de la grâce, y compris dans des scènes triviales. Et puisque, comme ici, le monde peut se dérégler sur un simple jet de pierre sur la pare-brise d'une grosse voiture, il est urgent d'en relever les symptômes et autres fissures. Tout tourne autour de la figure d'un roi sinon déchu sinon sans divertissement qui fait fuir sa femme, lasse sa sœur, ennuie son vieil ami et tyrannise son factotum. Tandis que le froid et la neige envahissent tout, ce Roi shakespearien n'en finit pas de se heurter au monde qui l'entoure ert se refuse à lui. Et le temps nécessaire du film, c'est aussi ce temps qu'il faut pour alourdir plus encore et le poids des ans et le poids des habitudes sclérosantes. Même les touristes chinois, uniques locataires d'un hôtel aux allures de vaisseau de pierre fantôme, même eux avec leur éternel sourire aux lèvres, finissent par prendre la poudre d'escampette en demandant la note. Tchekov ? oui ! Bergman ? oui ! Et Visconti donc ! Tout change etc Les griffes du guépard anatolien sont peut-etre élimées, mais au moins quand tout semble fini, quand le rideau est prêt de retomber, on reprend l'écriture par habitude autant que par nécessité. l'écriture sur le vent, c'est à dire sur l'essentiel de nos vies dérisoires. Ainsi parlait Bilge Ceylan en cette année 2014, comme le faisait un siècle plus tôt Anton T. Ce serait un peu embêtant quand même de ne pas lui tendre une palme samedi soir prochain, juste récompense accordée à celui qui cette année sait manifestement le secret de nos secrets, autrement dit notre vague à l'âme permanent fait de nos regrets, de nos remords et de cette certitude que nos vies alanguies passent bien mieux sur grand écran. Et voilà pourquoi Cannes nous est nécessaire. ### Voir la bande-annonce :
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