Ce fut une journée purement cannoise… à Paris ! En voyant aujourd’hui deux des films présents dans la sélection officielle, j’ai commencé à entrer dans le grand bain du Festival 2010. Et il se trouve que j’ai trouvé l’eau si bonne que je rêve désormais de m’y plonger pour de vrai. A Cannes –6 c’est plutôt bonne signe, non ? Côté durée, on a frisé les records : plus de sept heures de projection pour deux films seulement, c’est d’un assez mauvais rapport, mais puisque le plaisir fut au rendez-vous, pourquoi s’en plaindre ?Tout commença par la projection intégrale des trois parties qui composent le nouveau film d’Olivier Assayas, « Carlos ». Ecartons d’emblée, si vous le voulez bien, les polémiques stériles surt film de cinéma ou film de télévision. Quand il s’agit d’œuvres réalisées par des cinéastes confirmés, le débat n’a pas lieu d’exister. Qui peut prétendre que « Les Roseaux sauvages » serait un film mineur de Téchiné ou que « Marius et Jeannette » serait un film raté de Guédiguian, au seul motif qu’ils ont tous deux été tournés pour une première diffusion télévisuelle ? Ce sera donc le cas de ce « Carlos » le 19 jiuin prochain sur Canal + en même temps que sur la Croisette soit dit en passant. Cette série même télévisée a toute sa place dans le plus grand festival de cinéma du monde. Et les gardiens du temple peuvent être rassurés : le film d’Olivier Assayas ne sera en compétition mais « juste » en sélection officielle. Ce qui doit réjouir quelques films en compétition : « Carlos aurait pu leur faire de l’ombre. Et quelle ombre !En découvrant durant une partie de la journée donc ce « Carlos », on ne pouvait s’empêcher de penser à une tentative similaire autour du personnage de Mesrine… Dans ce duel fictif entre Assayas et Richet, le premier ressort gagnant loin devant, il faut l’avouer. Assayas, secondé par Dan Franck pour le scénario et par le journaliste Stephen Smith pour le conseil historique a du à la perfection négocier chaque virage et surtout chaque piège de cette « saga » terroriste. Qu’on ait ou non vécu ces années Carlos, la –limpidité du récit est proprement sidérante sans pour autant tomber dans la caricature ou le raccourci coupable. Certes, il ne s’agit pas ici d’un documentaire, mais l’essentiel, à mon sens, est dit, montré, analysé sans la moindre lourdeur et sans l’once d’un didactisme. Une par une les facettes de Carlos et de son singulier et sanglant destin sont évoquées, sans que jamais un sentiment de lassitude ou de répétition ne vous prenne à la gorge. Un exemple parmi beaucoup d’autres : la médiatisation du phénomène Carlos, soit un élément essentiel du parcours du terroriste et même de sa stratégie. N’importe quel autre film (ou téléfilm !) aurait à intervalles réguliers montré des unes de journaux, des interviews, des journalistes en action, etc. Ici, une scène centrale d’entretien avec un journaliste de la presse arabe fa it l’objet d’uen scène privilégiée, avec en prime ça et là quelques allusions pertinentes. Mais rien de plus. Or, tout y est, y compris la manipulation de la presse par Carlos et en regard la dépendance de Carlos aux médias et à sa place dans les médias. Il en va de même pour la gestion très intelligente de la façon dont est évoquée l’action de la police, des polices plus précisément et des services secrets. Pas de manichéisme, pas de cliché, bref pas de facilité. Et puis, l’écueil sans cesse évité de l’héroïsation d’un salaud, autrement dit la ligne jaune franchie par Richet au motif trop facile de la complexité humaine. Pas l’ombre d’un pathos malsain pour ce révolutionnaire lâche, veule, cynique et corrompu ! Même dans sa chute quand il est à terre, ce qui encore plus méritoire. Mais a contrario, c’est bien un homme dont il s’agit ici et pas d’un extra-terrestre monstrueux. C’est toute la force d’Assayas d’avoir réussi également cette impossible alchimie –là dans son portrait de Carlos en mouvement.Et au milieu de cette formidable réussite télévisuelle et cinématographique (!) qui ringardise le genre de la fiction historique et politique comme Audiard l’avait fait l’an dernier avec « Le Prophète » pour un autre genre , deux hommes ! Un acteur tout d’abord : Edgar Ramirez dans le rôle de Ilich Ramirez Sanchez dit Carlos. Il est de tous les plans ou presque et on ne se lasse pas de voir ce corps jouer et déjouer une figure à la fois connues et insaisissable. L’anti Piaf-Cotillard, l’anti-mimétisme borné, mais une incarnation redoutable de violence contenue et déchaînée à la fois, une machine humaine démontée et montrée de l’intérieur. Bref, un bonheur d’acteur auquel il convient d’ailleurs d’ajouter l’ensemble d’un casting parfait vraiment parfait. L’autre homme de ce film, c’est évidemment Assayas lui-même, le cinéaste des « Destinées sentimentales » ET de « Demonlover », de « Clean » ET de « L’Heure d’été ». Auteur protéiforme en apparence qui tisse sa toile de cinéaste avec quelques figures récurrentes comme celle d’une femme forte qui traverse tous ces films en prenant les visages successifs de Binoche, Cheung ou Béart. Ici, c’est Nora von Waldstatten (belle et glaçante) dans le rôle de Magdalena Kopp. Et puis d’autres figures encore comme les corps nus et les armes à feu et plus profondément encore un travail sur les notions de groupe et de famille… or, tous ces thèmes sont ici présents instillés dans cette histoire qui n’appartient pas à Assayas, mais qu’en auteur accompli il sait s’approprier et rendre intime.Alors, en conclusion, que vous dire sur ce film dont on ne ressort pas indemne, sur ce modèle d’efficacité narrative et de sensibilité cinématographique, sur ce pari risqué mais plus que réussi ? A part « Abonnez-vous à Canal », je ne vois pas ! On parle aussi d’une version cinéma, mais pourquoi sortir une version raccourcie alors même qu’on reste plonge dans cette saga sans jamais une minute d’ennui ? Il faudrait tenter la version intégrale en salles !Je voulais vous parler en outre du second film vu aujourd’hui, après Carlos. Il s’agit de « Robin des Bois » vu par Ridley Scott qui sera présenté à Cannes mercredi prochain en ouverture et hors compétition. Mais voilà, le distributeur du film, Universal, fait savoir via son attachée de presse qu’il demande un « embargo » des critiques jusqu’à mercredi prochain. Quel dommage vraiment de ne pouvoir écrire ici la bonne surprise qu’a constituée pour moi ce film d’action digne d’éloges, ce film à grand spectacle qui ne baisse pas la garde d’une certaine exigence artistique et d’un contenu pour le moins intéressant, y compris en regard des autres films déjà consacré au héros britannique. Quel dommage vraiment de ne pouvoir dire qu’il y avait longtemps qu’on n’avait pas eu le sentiment de voir en ouverture du Festival un vrai film de cinéma, un film grand public digne d’être regardé à bien des égards. Quel dommage vraiment !

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