C'est enfin la première vraie histoire d'amour de ce Festival. C'est enfin un lyrisme cinématographique qui nous faisait défaut jusqu'à présent. C'est une sensualité à nulle autre pareille qui nous bouleverse et nous transporte. C'est enfin un film monochrome : un "Bleu de Kechiche" que la Palme devrait recouvrir de son aile d'or.

Adèle
Adèle © radio-france

En voici l'histoire :

"A 15 ans, Adèle ne se pose pas de questions : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s'affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres, Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve..."

Pourquoi ne pas l'avouer ? Peu avant de partir à Cannes, on avait lu la BD de Julie Maroh, LE BLEU EST UNE COULEUR CHAUDE (éditions Glénat) dont s'est inspiré Abdellatif Kechiche pour son nouveau film, LA VIE D'ADELE, CHAPITRE 1 et 2. On avait eu tort et raison à la fois. Tant le film prend son envol par apport au travail original. Et c'est du film dont il sera ici question. Un film beau comme l'histoire d'amour entre deux filles belles comme jour. Un film déchirant comme François Truffaut savait en faire. Un film enchanté de couleurs comme Jacques Demy savait les composer. Et d'abord un film d'Abdellatif Kechiche qui, d'œuvre singulière en œuvre singulière, trace son sillon d'auteur avec un étonnant brio et une intelligence rare.

Qu'elle est donc belle, forte, vive et tendre et tragique, cette histoire d'amour fou entre Adèle et Emma. Qu'elles sont donc essentielles ces scènes d'amour entre elle et elle, finalement si rares au sein du cinéma français largement hétéro et homo masculin à la marge. Le conteur Kechiche dont on connait le talent se place d"entrée de jeu sous le bienveillant parrainage de Marivaux (retour à L'ESQUIVE) dont seul ce gros balourd de Voltaire pouvait penser qu'il "pèse des œufs de mouche dans des toiles d'araignée". Rien n'est plus faux à propos d"un auteur dit "classique" et qui sut à merveille faire se rencontrer les alternances du cœur et les fractures sociales. C'est dans cette filiation si stimulante que se place Kechiche en mettant largement en avant la place des auteurs dans l'apprentissage amoureux. Il y a ici comme une arme de séduction massive à voir des lycéens dire et étudier du Marivaux ou du Laclos avec leurs mots à eux (les écrivains) et leurs mots à eux (les lecteurs d'aujourd'hui). Il y a une formidable mise en perspective des corps qui se donnent sans entrave et des mots qui disent le monde et les sentiments. Mais dans quel film français peut-on entendre du Francis Ponge ? Et pourquoi ce silence ? Et pourquoi ce refus de la culture écrite qui n'effrayaient ni Godard, ni Chabrol, ni Truffaut, ni Rivette, ni Rohmer en leur temps ? Ce que Kéchiche nous donne à entendre, c'est tout simplement une langue dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'a rien perdu de sa force, y compris quand il s'agit de faire découvrir du Bosquet à de jeunes pousses toutes prêtes à découvrir ce monde d'"animots"...

C'est dans ce bain que Kechiche avec sa peau douce et ses baisers volés nous fait pénétrer, nous ses spectateurs envahis d'émotions, rires et pleurs mélangés. Le tout dans un parti pris esthétique formidablement ludique. Par décret, il sera dit que la couleur du film sera donc le bleu, ou plus précisément les bleus : de l'âme et des sens, le bleu roi, le bleu vif, le bleu vert, le bleu tendre, le bleu en herbe, le bleu du ciel, le bleu des villes, le bleu de Lille, le bleu du sang bleu, le bleu de l'alcool, etc. Le bleu d'un tableau de Klein, car Kechiche invente le film monochrome avec une virtuosité, un humour et une délicatesse sans pareille. Il fait donc du cinématographe soit dit en passant, cette denrée si rare même ici à Cannes où nombre de cinéastes semblent confondre les images et la frénésie d'images...

Parce que ce n'est que justice, il faut écrire ici et noir sur blanc les noms des deux amoureuses dont Kechiche raconte l'histoire, les noms de ces deux actrices magnifiques de vie et d'incarnation, belles d'intensité et somptueuses de sensualité : Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos.

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux
Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux © radio-france

On a ici même donné à Claude Lanzmann une Palme hors sélection officielle, une Palme de l'âme, on donnera donc à LA VIE d'ADELE et à Abdellatif Kechiche, l'autre Palme, l'officielle, la Palme de la grâce et de la beauté que l'on placera définitivement sous le doux parrainage de Paul Eluard :

"La terre est bleue comme une orange

Jamais une erreur les mots ne mentent pas

Ils ne vous donnent plus à chanter

Au tour des baisers de s'entendre

Les fous et les amours

Elle sa bouche d'alliance

Tous les secrets tous les sourires

Et quels vêtements d'indulgence

A la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert

L'aube se passe autour du cou

Un collier de fenêtres

Des ailes couvrent les feuilles

Tu as toutes les joies solaires

Tout le soleil sur la terre

Sur les chemins de la beauté."

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