Vous me direz que cela devient obsessionnel ces références à Bory depuis la rentrée : trois fois en trois posts, halte au feu ! Mais est-ce ma faute à moi si François Morel avec "Instants critiques" a puisé dans le duo Bory-Charensol la matière d'un spectacle enchanté (courez à Malakoff !) ? Et qu'y puis-je si Daniel Garcia, pour le texte, et Janine Marc-Pezet, pour les deux CD qui l'accompagnent, nous offrent avec "C'était Bory" (éditions Cartouche) un pendant biographique et illustré par le son ? Il nous manque JLB, voilà tout. Comme nous manquent Serge Daney et Antoine Vitez. Quoi de commun entre ces trois-là ? L'intelligence vive, un point c'est tout. Bory, un cran en dessous ? Peut-être, mais un cran au dessus pour la gouaille et ce côté canaille qui font tant défaut à nos tristes figures du moment. Quand un petit coup de mou critique vous prend, rien de tel que de les relire ceux-là. De même qu'un peu d'Aragon ne fait pas de mal quand on ne sait plus écrire dans sa propre langue. Et de la même manière qu'un peu de Bernanos ou de Peguy permet de redresser la barre des idées. Alors oui, décidément, Bory un cran en dessous. Mais quand même, il est là, bien vivant à nos oreilles qui se souviennent de son incroyable débit mitraillette d'où naissaient des images définitives et des formules fulgurantes. On est heureux que le livre de Garcia mettent Bory en perspective, dans sa propre perspective, celle d'un grand critique cinématographique ET littéraire capable de penser contre son camp en disant du bien des écrivains Céline et Morand et Chardonne. Lui, l'auteur de "Eugène Sue, dandy mais socialiste", pourrait être ainsi qualifié : "Progressiste mais lucide" !...

Et puis ce que nous lègue Bory, c'est la franche affirmation d'une critique qui se prête au "je" sans complexe et surtout sans hypocrisie. "M'obliger à m'intéresser à autre chose que moi"", si l'on en croit Daniel Garcia, ce furent là les dernières paroles écrites de Bory avant qu'il ne se vise au cœur. Or, on l'aimait et on l'aime pour son vrai-faux égoïsme Bory. Parle-nous de toi, JLB, y a que ça qui nous intéresse... Evidemment ! De même que Daney nous parlait de lui quand il écrivait sur Lang, Godard ou sur une partie de tennis. De même que Vitez se racontait infiniment à travers sa sublime mise en scène du "Soulier de satin". Il se trouve qu'une récente polémque sur la nature du critique de cinéma a semble-t-il agité la rédaction de la revue "Positif", comme en témoignent deux éditoriaux successifs. D'un côté, il faudrait tenir le moi en lisière. De l'autre, il serait omniprésent et inévitable. Tant pis pour le respect du aux anciens, mais c'est à l'évidence la seconde hypothèse qui est la bonne. Ne lui en déplaise, mais chaque critique de Michel Ciment est une nouvelle mise à nu, manifestement à son esprit défendant... Ca parle quand on parle des films... Inévitablement. On parle de soi, de sa petite histoire, de son misérable petit tas de secrets, mais oui. Et c'est l'artiste qui nous y invite comme le provocateur qu'il est à force de nous tendre des miroirs répulsifs ou séduisants, cyniques ou aimables, curieux ou fermés à double tour. La critique n'est jamais anonyme, sauf celle qui se cache derrière l'érudition ou le savoir, par exemple, pour ne rien dire réellement des films, à force de ne vouloir rien dire sur soi. Mais enfin, comment veut-on parler de cette immense impudeur qu'est une œuvre artistique sans se dévoiler soi-même un peu ?! La belle affaire que celle de l'objectivité ! La belle arnaque, oui ! Un critique qui ne sort pas ses tripes, comme Bory le faisait, ne mérite ni considération, ni rerspect. Tout simplement parce qu'en ne jouant pas le je, il ne joue pas ce jeu quii consiste à s'enflammer et à prendre parti. Tout le reste n'est que le robinet d'eau tiédasse d'une critique confite en dévotion ou en compromission. Alors, oui, Bory, un cran en dessous, mais tellement en dessus des pénitents blancs ou gris qui ont peur de leur jugement et vaticinent en permanence sur le fossé entre la critique et le public. L'antithèse, c'était donc Bory, ce feu follet que rien ne rebutait, même pas ses doutes, ses bruits et ses fureurs.

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