Donc un nouveau film de Claude Lelouch vient de nous tomber sur la tête. Ces amours-là est dans les salles aujourd’hui et dans ma tête depuis une quinzaine de jours maintenant. Faut-il vraiment en parler ? Faut-il vraiment dépenser de l’énergie à disséquer ce film-là ? Quitte à encourager la fausse parano de Lelouch lequel, à force de répéter que les journalistes ne l’aiment pas, finit par en apitoyer certains qui deviennent alors aussi aveugles qu’indulgents avec un cinéma qui ne respecte pourtant pas ses spectateurs. Le temps fera son affaire, c’est une certitude et même les énormes défauts de Un homme et une femme se verront alors, donnant a contrario au foutraque Smic, Smac, Smoc un peu d’éclat, mais la réévaluation s'arrêtera là… Lelouch ose tout, c’est même à cela qu’on le reconnaît… Et pour ce film-là, il nous fait le coup du film-somme, celui de « toute une vie » n’est-ce pas… Un jour, Lelouch a du entendre qu’un artiste est un démiurge. Depuis, il se prend pour Dieu et croit que chaque film se doit d’être une sorte de Bible testamentaire ! Ce nouveau film-là se déroule sous l’Occupation, ce qui chez Lelouch n’est pas une nouveauté. Il se trouve cependant que, comme il a l’inconscience de le proclamer ouvertement dans le dossier de presse, cette fois, il « voulu prendre des risques ». Et ouvrez bien vos oreilles et vos yeux : « J’ai voulu que ce voyage dans les trains soit presque un voyage de plaisir. Mon défi est de transformer l’horreur en paradis. » Les trains dont il s’agit sont bien évidemment ceux de la déportation par les Nazis. Mesdames et messieurs, plus fort que Benignini, plus audacieux que Cavani, plus falsificateur que Tarantino, voici donc ce cinéaste-là. Et de fait, cette scène et celles qui suivent dans un camp de concentration sont obscènes à force de tronquer la réalité. Non seulement on y voit dans un wagon plombé un actrice déclamer du Cocteau devant un parterre de déportés qui l’applaudissent "heureux" comme tout d’avoir été embarqués dans ce train du plaisir, mais on entre également dans un bordel pour officiers nazis où l’on voit des déportés sinon rubiconds du moins bien portant... Comme si ces images qui donnent la nausée ne suffisaient pas, Lelouch enfonce un peu plus le clou de son désarroi intellectuel en prenant comme chanson phare de ce film-là l’un des titres les plus ambigus d’un Georges Brassens qui entretenait avec la période de l’Occupation une relation que par pudeur on dira complexe… Avec la chanson « Les deux Tontons », Brassens renvoyait dos à dos les « Teutons et les Tommies », les bourreaux et les libérateurs, les dictatures et les démocraties, les totalitaires et les démocrates, soit une petite posture libertaire bien de chez nous dans son expression, soit une façon irresponsable d’évacuer et le chagrin et la pitié pour se replier dans un « match nul à tous les sens du terme » qui frise l’abjection. Mettre un signe d'égalité entre Hitler et Churchill et Roosevelt relève au mieux de l'inconscience pure. Certes, les idées et leurs conséquences historiques n’ont jamais été le fort du cinéaste, mais alors pourquoi les approcher une fois de plus, une fois de trop ? Lelouch chabadabada ne fait de mal à personne, mais quand c'est Lelouch blablabla qui se pointe à l'horizon : tous aux abris ! Quand on prend Brassens comme maître à penser en ces matières, on se condamne soi-même à l’outrance et aux clichés. S’il faut à Lelouch filmer en chanson, on ne saurait trop lui conseiller d’écouter Nuit et Brouillard , plutôt que les vaticinations erratiques d’un poète à qui il est arrivé de se fourvoyer gravement… A côté de ces aspects nauséabonds, tout le reste du film n’existe pas et il faut du courage pour trouver la force de rigoler quand Liane Foly singe Piaf aux côtés de Zinedine Soualem qui n’en revient manifestement pas d’incarner un résistant aussi plat et caricatural : pris dans les phares de la traction Lelouch, l’acteur ne peut plus opposer que des yeux de lapin en état de sidération avancée. Le tout devant les bureaux de la Kommandantur, car, c’est bien connu, il y avait toujours une chanteuse des rues et son accompagnateur devant les bureaux allemands pour en surveiller les allées et venues et informer la résistance. Avec Lelouch, les trains de la mort se transforment en salles de spectacle ambulantes et la résistance a des airs de Loft Story. On en viendrait à regretter Babette et Papa Schultz... Voilà, c’est malin, j’ai passé du temps à vous parler de ce film-là. Au moins vous aurais-je prévenu…

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