Il fut un temps où le centre du monde pour les spectateurs de théâtre se situait très exactement à Nanterre (Hauts-de-Seine), au Théâtre des Amandiers . Là, les pièces classiques ou non mises en scène par Patrice Chéreau donnaient un nouveau sens au spectacle et les voir vous réconciliait définitivement avec l'idée que la "lecture" d'une œuvre théâtrale était hautement nécessaire. Marivaux, Koltès, Shakespeare et d'autres encore étaient vus et relus par Chéreau avec une intelligence de haut vol que les Piccoli, Desarthe, Bankolé ou Birkin rendaient plus lisibles encore pour le commun des mortels. Il flottait sur Nanterre un air d'intelligence incroyable. À cela s'ajoutait que lieu était administré par le tandem parfait que constituaient l'experte-géomètre Catherine Tasca avec l'artiste-poète Patrice Chéreau, le duo idéal dont tous les théâtres publics de Nice ou d'ailleurs devraient s'inspirer, soit dit en passant. Et plus tard on se souviendrait même y avoir découvert de fougueux travaux de jeunes acteurs menés de main de maître par le complice de Chéreau, Pierre Romans, et ces jeunes gens s'appelaient Agnes Jaoui, Valeria Bruni-Tedeschi, Marc Citti,...

Il y avait eu d'autres aventures fabuleuses avant Nanterre (comment revoir "Peer Gynt" d'Ibsen quand on a entendu Maria Casarès crier longuement le nom de son fils sur la scène du Théâtre de la Ville ? ...) et il y en d'autres après évidemment. On salivait déjà de savoir qu'en 2014 Chéreau viendrait à l'Odéon pour un Shakespeare...

Et il y eut aussi le cinéma. D'abord on regarda le "théâtreux" avec une certaine condescendance. Mais vite, bien vite, on cessa les sarcasmes en voyant une œuvre de cinéma se construire avec ses films presque maudits comme ce Judith Therpauve, l'un des plus grands rôles de Simone Signoret et un somptueux film crépusculaire sur la France résistante revenue à la vie normale, avec ses films-opéra aussi comme cette "Reine Margot" preuve absolue qu'on peut adapter un roman populaire en restant dans le cadre tout en lui donnant l'ampleur d.un terrifiant requiem pour une reine défunte. Et puis les audaces sexuelles et surtout sensuelles de "l'Homme blessé" dans les débuts et d'"intimité" bien après, ces deux films incroyablement libres et somptueusement iconoclastes. Tel était Chéreau : un mélange de culture classique et de baroque, un condensé de modernité réfléchie parce que profondément dotée d'une mémoire et du sentiment de l'Histoire. Aux imbéciles heureux qui pensent que la modernité se suffit à elle-même, Chéreau, exactement comme Vitez, n'en finissait pas de revenir aux sources pour nous parler de nous ses contemporains. Son cinéma et son théâtre avaient incontestablement la fièvre et cette intranquillité constante nous mettait en situation de spectateurs éveillés. Avec lui, pas question de somnoler et il avait trouvé en Koltès un parfait auteur. On ne sort jamais indemne d'une vision de Chéreau. C'est toujours dérangeant et abrupt et sidérant comme ce vrai cheval qui dans son "Hamlet" de la Cour d'honneur d'Avignon frappait de ses sabots et de ses fers le plancher de bois de la scène. Désormais Chéreau cavalcade dans nos mémoires. Cet alcool fort va nous manquer profondément.

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