"L’impossible Monsieur bébé", "New York-Miami", "Chérie, je me sens rajeunir", "To be or not to be", "Certains l'aiment chaud"… Pourquoi ces comédies scintillantes et grinçantes de l’âge d’or d’Hollywood (des années 1930/1950), nous parlent-elles encore aujourd’hui alors que rien ne se démode plus que l’humour ?

Jack Lemmon et Marilyn Monroe dans "Certains l'aiment chaud"
Jack Lemmon et Marilyn Monroe dans "Certains l'aiment chaud" © Getty / Ashton Productions Vintage property of ullstein bild

Il y a quelques jours, Pedro Almodovar publiait dans le journal en ligne El Diario la liste de onze comédies incontournables à regarder pendant le confinement. Parmi elles, des comédies américaines de l'âge d'or d'Hollywood : Chérie, je me sens rajeunir, Allez coucher ailleurs ! qui était sorti en 1952, Indiscrétions de George Cukor, en 1940, Sérénade à trois ou To Be or Not to be de Lubitsch, en 1942, Certains l'aiment chaud de Billy Wilder. 

Le réalisateur espagnol nous dit qu’il, s'agit de :

Comédies américaines extraordinaires, de comédies déjantées, de comédies folles... Un genre dans lequel les Américains sont les maîtres.

À la liste d'Almodóvar, on aurait pu ajouter Cette sacrée vérité, de Leo McCarey, La huitième femme de Barbe-Bleue de Lubitsch ou L'impossible monsieur bébé d’Howard Hawks, ou New York Miami, de Capra....

Pourquoi ces comédies nous touchent-elles encore aujourd'hui ? N.T. Binh (maître de conférences en études cinématographiques à l'Université de Paris et spécialiste de Lubitsch), Laurent Bourdon (écrivain et journaliste, auteur d’un dictionnaire Hitchcock), Guillemette Odicino, (journaliste à Télérama) et Clément Safra (réalisateur) ont répondu dans l’émission Grand bien vous fasse d’Ali Rebeihi.

Censure, arrivée du parlant, et égalité homme-femme à l'origine de l'extraordinaire foisonnement de la comédie américaine dans les années 1930, 1940, voire 1950 

N.T Binh :  "L'âge d'or de la comédie américaine débute vraiment dans les années 1930. C'est la conjonction de plusieurs éléments. D'abord, survient un élément technique : l'apparition du cinéma parlant, des personnages ont pu parler ensemble, ont pu rire ensemble. Le son du rire est apparu à l'écran alors qu'au même moment a lieu la grande crise économique, la dépression. Dans ces périodes-là, on a besoin de rire. 

On peut ajouter aux facteurs qui ont stimulé le 7e art aux Etats-Unis, un élément sociétal très important : l'émancipation féminine. Les femmes ont le droit de vote depuis quelques années déjà, et le cinéma est un genre où hommes et femmes sont mis, plus qu'ailleurs, sur un pied d'égalité.

Et puis, au milieu des années 1930, c'est l'apparition de ce qu'on a appelé le Code Hays : un code de censure. On n'a plus le droit de montrer aussi explicitement qu'auparavant la sexualité à l'écran. Les réalisateurs vont devoir biaiser, et passer par d'autres moyens. Et l'un d'eux va être pour un couple, d'arriver à s'amuser, à rire ensemble et à célébrer la vie, à travers ces comédies."

Clément Safra : "Quand on aime le cinéma hollywoodien et le cinéma en général, on ne peut qu'être sensible à cette période-là, à cet âge d'or de la comédie. Plus largement, c'est vraiment un moment qui a vu émerger des auteurs de films très marquants comme Lubitsch. 

Les années 30, marquent les débuts de la screwball comedy, la comédie loufoque. "Screwball", veut dire " partir en vrille". On est juste avant que le code de censure ne soit vraiment effectif et donc elles sont encore très libres et abordent de manière assez frontale les problèmes de mœurs sexuelles, les divorces, les remariages, ou l'adultère.

C'est intéressant de voir comment la comédie américaine va jouer avec la censure pour réussir à aborder les thématiques de société et à mettre en lumière des personnages de femmes fortes. C’est le moment où apparaissent des meneuses, des grandes stars comme  Katharine Hepburn dans L'impossible Monsieur bébé ou dans Indiscrétions, Claudette Colbert, dans New York-Miami de Capra. Miriam Hopkins, bien sûr, dans Serenade à trois de Lubitsch qui est à la tête d'un triangle amoureux."

Laurent Bourdon : "Ces comédies font vraiment rire. C’est drôle ! On les regarde, on rit et en même temps, leurs personnages ont une vraie humanité. Ce ne sont pas des pantins. Vraiment, toute la nature humaine se balade dans ces comédies. 

Dans ces films, le metteur en scène, les comédiens, aussi bien que le directeur de la photographie, le producteur ou l'ingénieur du son sont au sommet. Et ils vont rencontrer un succès généralement public et  critique. New York-Miami de Frank Capra a reçu cinq oscars en 1934, ce qui était exceptionnel à l'époque."

L'idée de classes inversées

Guillemette Odicino : "Dans ces films, les personnages féminins sont libres, et insolents. Et puis chez Lubitsch, par exemple, il y a un art de l'ellipse absolument incroyable. Dans Sérénade à trois, tout ce qui concerne les rapports sexuels de ce triangle amoureux, y compris la nuit de noces, repose uniquement sur un pot de fleurs renversé ou pas. La censure pousse ces grands cinéastes à être extrêmement inventifs. 

Et il y a cette idée de classe inversée. La plupart du temps, dans ces comédies, ce sont les riches, les gens prospères, les possédants, qui sont tournés en ridicule ou sont présentés comme étant mesquins. Ces films_là donnent souvent raison aux gens modestes, et soulignent la noblesse de leurs sentiments. 

Il y a un réalisateur dont on parle peu, c'est Grégory La Cava qui était un dingue absolu. Un peu alcoolique sur les bords, li lui arrivait de disparaître des tournages. D'ailleurs, une fois, on l'a retrouvé après cinq jours d'absence à vendre des hot dogs : il avait quasiment oublié qu'il était cinéaste. Mais il est le realisateur de Mon homme Godfrey, un must dans ce genre de film sur les classes inversées."

On n'est plus dans le burlesque, mais dans le rire complice

N.T. Binh : "Les ressorts comiques de ces comédies les distinguent de ce qu'on appelle le burlesque. Notamment des grands burlesques du cinéma muet qui ont continué au moment du parlant comme  Laurel et Hardy. 

Là, la mise en scène et les acteurs font du spectateur un complice de leur rire. Les personnages ne sont plus des clowns dont on se moque, mais des gens qui apprennent à rire entre eux et qui nous mettent en situation de complicité avec eux. Ce qui est très fort.

Lubitsch rend le spectateur en quelque sorte co-scénariste du film. Il le rend intelligent en lui faisant comprendre les enjeux et l'importance de pouvoir rire dans la vie quotidienne. 

C'est aussi une manière d'humaniser certains acteurs et certaines actrices qui étaient considérés comme distants ou avaient perdu le potentiel de sympathie du public. Les rendre drôles, donc plus humains. Je pense notamment à Greta Garbo ou à Katharine Hepburn qui doit son grand retour à Indiscrétions.

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