« L’invention du cinéma repose sur une erreur gigantesque : enregistrer l’image de l’homme et la reproduire en la projetant jusqu’à la fin des siècles. En d’autres termes, croire qu’un ruban de celluloïd se conserve mieux qu’un livre, qu’un bloc de pierre ou même que la mémoire. Cette étrange croyance fait que de Griffith à Bresson, l’histoire du cinéma se confond avec celle de ses erreurs. Erreur de » vouloir peindre les idées mieux que la musique. Erreur de vouloir illustrer des actions mieux que le roman. Erreur de vouloir décrire des sentiments mieux que la peinture. Bref, on peut dire qu’ « errare cinematographicum est » ! Mais, cette erreur, semblable à Eve dans le jardin d’Eden, deviendra fascinante dans un film policier, tonifiante dans un western, aveuglante dans un film de guerre et enfon dans ce qu’il est convenu d’appeler la comédie musicale, ce sera une erreur séduisante. »Je n’ai pas résisté à vous livrer in extenso cette citation du Tonton suisse de notre cinéma, JLG, alias Jean-Luc Godard. Elle figure sur la BO du film « Une femme est une femme ». Elle est godardienne en diable, c’est à dire lumineuse, paradoxale, partiale, excitante, énervante et pour finir profondément féconde.Que nous dit Godard ? Que le cinéma est par nature profondément humain et qu’il ne cesse pas de se tromper en nous trompant. Rien de nouveau par conséquent depuis la caverne platonicienne. Sauf peut-être qu’avec l’image animée tout est devenu plus présent, plus proche et pour tout dire plus dangereux. En bougeant, contrairement à la photo, la sculpture ou la littérature et sans être éphémère comme la représentation théâtrale, le cinéma joue sur l’identification, donc la mise en danger de son spectateur. Il joue par exemple avec nos peurs et pas seulement avec les films fait pour frissonner. Que nous montre Almodovar dans « Parle avec elle » sinon la peur, notre peur, de l’autre et de son corps ? Que nous dit Assayas dans « L’heure d’été » sinon la peur de l’avenir et de qui restera du passé ? Que nous fait toucher du doigt Renoir dans « La Règle du jeu » sinon la peur de briser la loi sociale et les convenances. Le cinéma qui fait peur est un cinéma marginal parce qu’un cinéma de genre. Le cinéma qui nous montre nos peurs et un cinéma général parce que la peur, la crainte, l’incertitude ou l’appréhension( des mots pour ue même réalité) sont au cœur de ce que nous disent les films. Lesquels par leur existence même tentent d’ailleurs de conjurer la peur de la disparition et de la mort, comme le suggère justement Godard. Alors aller au cinéma pour se faire peur ? Oui, si l’on aime ça. Mais surtout, surtout, aller au cinéma pour vivre avec nos peurs et, pourquoi pas, les dépasser. En les voyant sur grand écran, elles ne sont pas démultipliées mais humanisées. Du moins, elles donnent à voir, donc à réfléchir…Ah ! ça ira !La phrase du soir ?« Je rêve, je vole…Je vole…vole…vole. Je dors… et rêve… et vole. »Arthur Schnitzler, « Mademoiselle Else »

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