Un bien étrange film en vérité que celui d’Abbas Kiarostami, « COPIE CONFORME », présenté en compétition. Le cinéaste iranien ne nous avait pas habitué à cela : un film littéralement hors de son pays natal. Rien n’y est iranien : ni la langue (on se promène entre anglais, français et italien !), ni le décor (toscan), ni les acteurs (Juliette Binoche en tête). Et sans parler du thème (boy meets girl ou plus précisément girl wants boy) qui nous entraîne loin des situations tendues inventées par Kiarostami pour parler de son pays. Or, à mes yeux, la réussite du film repose précisément sur cette rupture avec l’habitude, la norme, l’attendu, le prévu. Avec ce film aux allures de film d’auteur européen type, Kiarostami se joue de nous, peut-être aussi de lui, de Juliette Binoche sans doute et de conventions cannoises assurément. L’histoire ? une femme jette son dévolu sur un écrivain et décide, à la faveur d’une mamma toscane pour le moins péremptoire, de hâter le cours du temps. « Homère a lu Proust » écrivit un jour Borgès. Pour l’héroïne du film, une histoire d’amour a déjà eu lieu avant même d’avoir commencé. Vrai ? Faux ? Copie ? Original ? A vrai dire, peu importe. C’est quand il bascule dans ce faux-semblant que le film de Kiarostami prend tout son sel. Il est alors en permanence sur le fil du rasoir, entre ridicule et sublime, rires et larmes, illusion et réalité. On y croise même Jean-Claude Carrière, sorte d’ange malicieux qui donne un conseil à cet écrivain si souvent odieux avec cette (sa) femme. Moins un conseil qu’un geste. Et puis ce couple parle, elle surtout, à s’en étourdir, à en pleurer comme on peut pleurer devant une œuvre d’art. Elle parle et lui se tait souvent. Ou s’emporte contre du vin ou contre elle plus directement. Comme le tableau vivant, permanent de nos relations amoureuses. Homme-Femme, mode d’emploi ? Non, homme-femme, constat d’échec. Ironiquement assailli par des jeunes mariés, le couple constitué par Kiarosrtami a bien du mal à « être sur la photo ». Du moins le voudrait-elle. Pas lui. Situations terriblement banales et douloureuses. Mais, comment parler d’autre chose ? Comment faire comme si un pan entier de l’histoire du cinéma ne reposait pas sur cette thématique-là. En s’attaquant à la figure du couple, Kiarostami apporte sa pierre à l’édifice. Certains diront qu’elle n’apporte rien de plus. Mais ce n’est pas l’originalité qui est en cause ici, c’est d’abord la variation sur un thème donné. En bousculant son propre cinéma, le cinéaste crée les conditions d’une mise en danger évidente qui débouche sur des hésitations (certaines scènes sonnent faux et on se dit que la langue étrangère n’y est pas pour rien…) autant que sur des réussites comme le moment diu basculement engendré par cette mamma toscana ou ce long dialogue dans un restaurant. C’est bien d’être déstabilisé par un cinéaste admiré !

Jean-Paul Pelissier
Jean-Paul Pelissier © Radio France / Jean-Paul Pelissier / Reuters

Extrait de dialogue : Elle Je voulais un petit moment de solitude Lui Tu as fait ça dans l'église ? Mais pourquoi ? Elle Parce que je ne pouvais pas respirer. Je me sentais oppressée. Si tu veux, j'ai une marque, je peux te la montrer. Lui Désolé. Vraiment désolé. Elle T'avais pas vu que j'avais retiré mon rouge à lèvres. Lui Si, je l'ai vu. Elle Tu n'avais même pas vu que je l'avais mis. Ni mes boucles d'ailleurs. Non, le problème c'est que tu me vois pas. Alors que toi, tout de suite j'ai senti que tu avais changé de parfum. Et demain ? Demain des veinards (festivaliers mais aussi abonnés à Canal + !) vont se plonger pendant plus de cinq heures dans la vie du terroriste Carlos vu par Olivier Assayas : un chef d'œuvre de télévision cinématographique, à moins qu'il ne s'agisse de cinéma télévisuel, ce dont on se fiche éperdument. Oui, veinards ceux qui à cette heure n'ont pas encore vu ce film. Je les envie du plaisir à venir !

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