Après "Les bruits du Recife" et "Aquarius", Kleber Mendonça Filho nous emmène à Bacurau, un village isolé d’une région pauvre du Brésil par lequel il dépeint la situation sociale dramatique du pays ponctuée par de nombreuses références de genre (western, science-fiction...).

"Bacurau" : Barbara Colen
"Bacurau" : Barbara Colen © Victor Jucá

Le film présenté par Jérôme Garcin 

Prix du jury à Cannes. Co-signé de son décorateur Juliano Dornelles, avec Sonia Braga, Barbara Colen, Udo Kier, le film dont France Inter est partenaire, se déroule dans un avenir proche, dans un village heureux de la région aride du Sertao. Ses habitants découvrent, peu après la mort d’une matriarche de 94 ans, que Bacurau a été rayé de la carte du Brésil et des GPS. L'arrivée de paramilitaires et le passage d'un drone au-dessus du village présagent le pire. Celui-ci va alors entrer en résistance...

Le film a dérouté Charlotte Lipinska qui l'a trouvé "dingue"

CL : "C'est un film assez dingue, inclassable dans sa forme parce qu'il relève du film d'auteur avec un sous-texte politique extrêmement fort, mais il y a aussi du western italien, du John Carpenter avec des morceaux de musique pris à ce dernier qui sont utilisés. 

On est sans arrêt un peu déroutés par la forme du film, avec un récit quand même assez sec, elliptique car : pourquoi on raye ce village de la carte, on ne la sait pas finalement même si on comprend des intérêts économiques. Mais rien ne sera vraiment explicité. 

Il faut entrer dans les creux du récit pour assister à un film qui déroute dans le bon sens du terme.

Chaque séquence est totalement imprévisible avec des virages à 180 degrés complètement dingues et avec une patte extrêmement années 1970' car le film est tourné en panavision avec des objectifs anamorphiques qui transforment un peu l'image qui devient vintage avec aucun repaire temporel. 

C'est un film qui occulte un appel à la révolte, qui célèbre la force du collectif avec un message qui me laisse un peu perplexe : pas d'autres réponses à la violence que la violence elle-même. La fin du film est quand même extrêmement violente, il faut être un peu accroché et c'est la seule réponse qu'il trouve. Après il est impossible d'enlever le film du contexte politique brésilien actuel de Bolsonaro, évidemment c'est un film de résistance, extrêmement militant". 

"Bacurau" : photo du film
"Bacurau" : photo du film / SBS Distribution

Déçu, Michel Ciment en fait un film "fourre-tout" 

MC : "J'ai été très déçu par le film contrairement à la totalité de la presse puisque c'est un film présenté comme un chef d'œuvre. Contrairement à ses deux précédents films tels Les bruits de Recife et Aquarius, là, je pense qu'il a voulu entreprendre quelque chose qui dépasse son talent, à la fois cette fable dystopique, ce western, ce film de science-fiction... 

Je pense qu'il n'a pas su maîtriser tous ses registres opposés, c'est un film qui échoue...

Quant au contexte, le film a été réalisé avant l'arrivée de Bolsonaro, cela change un peu la perspective. Cette vision utopique qu'il nous montre de ce village où il y a une concorde générale, tout le monde est bien avec tout le monde et puis arrivent les monstrueux étrangers alors qu'on sait que le Brésil a été victime du Brésil lui-même. Cette façon de reporter sur l’étranger les maux du Brésil, les Brésiliens ont eu ce qu'ils ont voulu avoir car ils l'ont élu. 

Je trouve le film très manichéen et très fourre-tout, c'est cela que je reproche surtout. Évidemment c'est un film très ambitieux, il faut le voir, c'est intéressant mais quand on pense aux grands films brésiliens des années 1960' cela n'a rien avoir... Le dieu noir et le diable blond ; Les fusils... étaient des films prodigieux. Là, il y a une espèce nostalgique de ce grand cinéma". 

Éric Neuhoff n'a pas du tout aimé

EN : "C'est une vraie ragougnasse, c'est un fourre-tout, on a à boire et à manger, tout et n'importe quoi, il ne sait pas quoi choisir, il y a un gros problème narratif... On sent qu'il a commis l'erreur de croire les critiques qui lui avaient dit qu'il était génial... Il s'est cru tout permis et le résultat est consternant... 

À un moment donné, il y a une soucoupe volante qui vient de chez Ed Wood... C'est tout un tas de références à la Monsieur Cinéma et le message politique merci... Le vilain politicien, les méchants Américains, les mercenaires qui tuent tout le monde...

Non c'est un film très très faible et qui rate toutes les marches... 

C'est comme s'il s'était mis en haut d'un escalier avec des bobines de films, qu'il les avait jetées et les ramassait marche par marche, mettant ensuite tout cela sur l'écran"... 

"Bacurau" : photo du film
"Bacurau" : photo du film / SBS Distribution

Nicolas Schaller a adoré au point de le trouver "jouissif"

NS : "C'est le meilleur film que l'on a cette semaine. Aquarius était certes beaucoup plus fort, c'était une fresque beaucoup plus aboutie, et lui est un des cinéastes les plus passionnants du moment mais, dans ce film, il ose quelque chose. La première moitié commence sur une tonalité qu'on lui connait, une fresque très sociale, une description d'une vie en communauté, un rapport au patrimoine, à la culture, à la nature, au passé qui est très important chez lui et qui est très beau et d'un coup, dans le seconde partie du film, on bascule dans une série B assumée

Et tout ce qui peut faire un peu Ed Wood sert le propos politique du film : 

Il y a toute une symbolique sur l’impérialisme culturel américain. 

Je trouve que le film, en tant que brûlot et western politique, est très jouissif et réjouissant. Il assume son amour de cinéma de genre et de références faites à John Carpenter ce qui fait plaisir.  

Le film

► Sortie en salles le 25 septembre 2019

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

7 min

"Bacurau", du Brésilien Kleber Mendonça Filho : les critiques du Masque et la Plume

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