"Trois visages", un film que l’Iranien Jafar Panahi, assigné à résidence dans son pays, n’a pas été autorisé à venir présenter à Cannes, pas plus qu’il n’a pu y recevoir le prix du scénario que lui a attribué le jury de Cate Blanchett... Qu'ont pensé les critiques du "Masque & la Plume" de ce film ?

"Trois visages" de Jafar Pahani est à voir dans les salles françaises depuis le 6 juin 2018 (l'illustration est un extrait de l'affiche du film)
"Trois visages" de Jafar Pahani est à voir dans les salles françaises depuis le 6 juin 2018 (l'illustration est un extrait de l'affiche du film)

Le film résumé en quelques mots

La comédienne Behnaz Jafari reçoit sur son smartphone la vidéo d'une jeune fille qui rêve de faire ce métier, prend à partie la vedette de Shirin de Kiarostami, lui reproche de n’avoir jamais répondu à ses appels, et se pend par désespoir. Traumatisée, Behnaz Jafari veut savoir si l’adolescente s’est vraiment suicidée ou si c’est une mise en scène macabre. 

Après avoir localisé le village d’où la victime est originaire, dans une région montagneuse du nord-ouest de l’Iran, l’actrice demande à Jafar Panahi de l’y conduire. Début d’un road-movie en 4x4 qui emprunte une route de plus en plus étroite et sinueuse. Ils arrivent dans un village d’un autre temps, où les actrices sont considérées comme des femmes de mauvaise vie et le cinéma comme l’art de manipuler les foules. 

Le troisième visage du titre est celui d’une actrice qu’on ne verra jamais (Shahrzad), qui fit les beaux jours du cinéma populaire avant la Révolution et vit cloîtrée dans une maison devant laquelle Panahi gare son 4x4. 

L'avis d'Eric Neuhoff : "C'est beau, c'est courageux"

À un moment donné, Panahi dit "Quand on veut se suicider, on se débrouille". Le cinéma, c'est un peu pareil : quand on est assigné à résidence, on fait avec et on tourne un film malgré tout. C'est bien la preuve qu'il faut décourager la création - c'est ce qu'on devrait faire ici, ça nous éviterait 250 films français inutiles et on aurait des films comme ça !  

C'est beau, c'est courageux. Le film est un peu comme le 4x4, il arrive à circuler à travers tous les méandres. 

Il y a des petites longueurs mais, quand on sait dans quelles conditions il a réussi à tourner ça, c'est un film très charmant, très profond. 

L'avis de Charlotte Lipinska : "un film profondément féministe, généreux, sensible, poétique"

Pour moi, c'est difficile de voir le film autrement que comme une métaphore du parcours du cinéaste avec le parallèle avec cette jeune fille qui veut être comédienne et ce réalisateur empêché - et et même temps c'est un pied de nez extraordinaire puisque le réalisateur est assigné à résidence et il fait un road-movie, c'est-à-dire un film qui se déplace, qui voyage, qui prend l'air... et par ailleurs qui rend hommage à Abbas Kiarostami qui était son maître. 

Le film a un humour elliptique, c'est extrêmement malicieux... Et sous couvert de découvertes pittoresques, Jafar Panahi épingle très fermement la société patriarcale iranienne avec le portrait de ces trois femmes de trois générations différentes qui sont artistes, qui l'ont été, ou qui veulent le devenir. 

C'est un film profondément féministe, généreux, sensible, poétique, et qui quand même donne une petite lueur d'espoir : dans Taxi Téhéran, aucun nom ne figurait au générique puisque tous les techniciens avaient peur des représailles et là, pour celui-là, ils ont tous tenu à avoir leur nom au générique.

Charlotte Lipinska : "Le film est d'une extrême richesse, c'est la preuve qu'on peut faire du très grand cinéma avec une économie de moyens assez incroyable"
Charlotte Lipinska : "Le film est d'une extrême richesse, c'est la preuve qu'on peut faire du très grand cinéma avec une économie de moyens assez incroyable" / © Memento Films Distribution

L'avis de Xavier Leherpeur : "C'est une merveille" 

Le coup de la route à sens unique est une métaphore de la censure absolument superbe : on vous impose un sens unique mais il suffit de réfléchir un peu et de faire confiance à l'intelligence des hommes, et cette route va devenir à double sens pour peu qu'il y ait un peu de solidarité et d'entraide. Tout ce qui est métaphorique devient un moment de cinéma pur, de poésie et de hors champ...

Panahi n'est jamais dans le dolorisme ("Regardez, je suis interdit de filmer...") mais au contraire un regard sur les autres emprunt d'humanité. C'est superbe.

L'avis de Pierre Murat : "Ça ne dépasse pas « Le Goût de la cerise » de Kiarostami"

Le jury a eu raison de primer ce film mais peut-être pas pour son scénario. Le jury s'est trompé sur pratiquement tout, cette année, mais là le scénario semble presqu'improvisé de temps à autres donc je ne vois pas ce qu'il fait là. 

Ecouter

Ecoutez l'ensemble des critiques échangées sur le film autour de Jérôme Garcin sur le plateau du Masque et la Plume :

8'11

"Trois visages" de Jafar Panahi : les critiques du Masque et la Plume

Aller plus loin

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

Behnaz Jafari et Jafar Panahi dans "Trois visages"
Behnaz Jafari et Jafar Panahi dans "Trois visages" / © Memento Films Distribution
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