Quarante-cinq ans après sa sortie en 1975, les critiques se sont replongés sous les crocs d'un des plus grands classiques de Steven Spielberg. Adapté du roman de Peter Benchley, il fut le plus gros succès cinématographique avant d'être détrôné par "Star Wars". Pour Le Masque, le film reste toujours "spectaculaire".

Sur le tournage des "Dents de la mer" (Jaws) en 1975. Quarante-cinq ans après, qu'en disent les critiques du Masque & la Plume ?
Sur le tournage des "Dents de la mer" (Jaws) en 1975. Quarante-cinq ans après, qu'en disent les critiques du Masque & la Plume ? © AFP / UNIVERSAL - ZANUCK-BROWN / COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP

Le film présenté par Jérôme Garcin

Pendant l'été, un requin s’attaque à une jeune baigneuse et le chef de la police locale (Roy Scheider) va à son tour s’attaquer au tueur, malgré les réticences du conseil municipal, qui craint de voir fuir les touristes à la veille de la fête nationale du 4 juillet.

Michel Ciment l'a trouvé "magistral, passionnant et réaliste"

MC : "J'ai été impressionné par le travail de Spielberg parce que, quand il est sorti, il y avait des cinéastes américains qui apparaissaient comme lui, ce sont Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Robert Altman, Terrence Malick, Jerry Schatzberg qui me paraissaient infiniment plus personnels. J'admirais déjà à l'époque le métier de Spielberg mais ça ne m'impressionnait pas autant qu'aujourd'hui. 

Je pense que Spielberg a gagné en vieillissant : il a fait des films récemment comme Minority Report, Lincoln... qui prouvent une maturité qu'il n'avait pas à l'époque. C'était un très grand technicien qui savait admirablement raconter l'histoire sans être davantage que cela. J'ai revu le film et, peut-être, par nostalgie, je trouve que ce type de cinéma populaire est extraordinairement bien fait

J'ai beaucoup aimé le film, il est extrêmement passionnant !

J'ai appris notamment que Paul Newman, Charlton Heston, Lee Marvin ont refusé de jouer dans le film. Spielberg a pris des acteurs beaucoup moins connus. L'acteur principal qui est le héros véritable, qui représente le policier de la petite ville, qui n'aime pas la mer, qui ne veut pas se tromper et qui, finalement, est le seul à avoir le courage d'affronter la chose. Le fait qu'il ait choisi les acteurs comme Roy Scheider, Richard Dreyfuss et Robert Shaw et non des super héros-superstars, donne une crédibilité au film. 

En plus, c'était un film catastrophe comme il y en a eu beaucoup à l'époque (La Tour infernale et tant d'autres). 

C'est la vieille histoire mais qui est encore valable aujourd'hui : l'Américain a peur et il veut être rassuré.

Il l'est dans le film grâce à l'Américain moyen, un peu comme dans Le Train sifflera trois fois, le type qui se heurte au maire de la ville et qui est, au passage, très d'actualité avec le coronavirus : le maire de la ville qui veut faire passer l'économie avant la santé. 

Le film est mené de façon magistrale avec la première partie qui axe l'histoire sur la petite ville, puis ensuite la deuxième partie avec les trois hommes en mer. Ce n'est pas du tout épique, ce n'est pas du tout lyrique, c'est très réaliste, mais on pense évidemment au Vieil homme et la mer à Moby Dick. Sauf que Moby Dick, c'est du niveau archétypal". 

Pierre Murat regrette "une première partie risible et salue une seconde vraiment spectaculaire" 

PM : "Je ne suis pas un fan absolu de Spielberg. Il y a deux films dans Les Dents de la mer. Le premier (mauvais), et j'avais oublié à quel point c'était involontairement drôle, avec la musique qui est, maintenant, insupportable ; tous les avalages de requins, ça m'a fait tordre de rire ! 

Je me demande s'il n'y a pas de la part de Spielberg une idée derrière sa tête de faire un peu sourire !

Une première partie grotesque qui présente une partie de rigolade insensée. Suivie d'une seconde partie où les trois personnages se retrouvent à la poursuite du requin blanc. Là, c'est très bien parce que Spielberg rentre dans ce qu'il sait faire ! Il n'y a pas beaucoup de personnages, il y a trois copains qui se racontent des blagues et effectivement, c'est là qu'intervient le Spielberg efficace, spectaculaire, qui ne pense pas. Quand il fait La liste de Schindler, il pense et ce n'est pas bien ! Dans la deuxième partie, il ne pense pas et c'est très réussi !" 

Pour Camille Nevers "Steven Spielberg est déjà, à ce moment-là, un très grand cinéaste"

CN : Je n'ai pas vu le film à l'époque, j'étais toute jeune. Je me souviens en revanche du phénomène. Il signe la naissance de ce qu'on appelle le blockbuster. Il a inventé, avec George Lucas, le film populaire grand public qui est, au départ, le genre d'histoire de série B, certes, mais mises en scène avec des moyens de série A ! 

Je pense que ce n'est pas Spielberg qui s'est arrangé, mais le spectateur face à Spielberg qui s'est amélioré et qui sait mieux l'apprécier qu'avant ! 

C'est un film assez métaphysique avec une des plus belles ouvertures que je connaisse de l'histoire du cinéma, sublime et magistrale

En termes de mise en scène, c'est limpide, c'est de la trempe du meilleur Hitchcock. La musique, c'est comme Psychose

J'ai un souvenir du récit sur le bateau entre ces trois instances que représentent les trois personnages masculins : la nature, la culture et le metteur en scène. La nature, c'est le marin pêcheur, le chasseur ; la culture, c'est le scientifique Richard Dreyfus et le metteur en scène, c'est le policier qui observe. Il y a bien que de l'action et du spectaculaire, notamment dans le discours, il y a des vrais échanges qui pensent ! 

Déjà, au moment des Dents de la mer, Spielberg est un grand cinéaste.

Malgré "une critique timide de l'Amérique de l'époque", Xavier Leherpeur salue un "Spielberg déjà au sommet de son art"

XL : "Moi, je me suis un peu réconcilié avec le film que j'avais vu à sa sortie, et qui m'avait évidemment traumatisé. J'avais 10 ans. 

Une mise en scène formidable avec un tel conditionnement du spectateur ! Il est au sommet d'un art raffiné de l'angoisse !

Le regard, le plan subjectif lorsqu'on voit à travers les yeux du requin plusieurs fois. Ce n'est certes pas original, mais ça fonctionne avec ses principes d'accélération et de décélération à l'intérieur du mouvement cinématographique de la taille du requin, c'est extraordinaire. En termes de montage, accidenter comme cela l'action, ça fait vraiment déjà de lui un maître absolu. 

Je regrette malheureusement qu'il n'appuie pas suffisamment sur cette dimension très satirique et très critique de l'Amérique qu'il traduit dans son film. On se rappelle ce maire prêt à tout, y compris à envoyer des enfants se faire manger par des requins pour ne pas fermer les restaurants et la plage, c'est un connard fini qui, malheureusement, appelle un autre connard qui est aujourd'hui au pouvoir (Donald Trump), il le préfigure très bien. 

Il y a aussi ce chasseur qui se croit au sommet de la chaîne alimentaire puisqu'il a des armes, il est américain, il est blanc, il a un bandana dans les cheveux et rien ne peut lui résister, même un requin de 70 mètres. 

C'est la bêtise humaine qui est filmée par le biais d'anti-héros qui doutent et vont triompher de la bête. 

Ça, c'est assez intéressant dans une Amérique, en 1975, très victorieuse, très sûre de ses valeurs loin d'être remises en question, par aucune crise économique et raciale. C'est l'Amérique triomphante, blanche, sûre de son capitalisme et de son consumérisme dans laquelle elle est très critiquée dans le film mais que la mise en scène de Spielberg manque d'épouser totalement". 

Le film

► Disponible sur Amazon Prime et en VOD sur LaCinétek

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

10 min

"Les Dents de la mer" (Jaws) de Steven Spielberg

Par Jérôme Garcin

Chaque dimanche à 11h (temporaire) et 20h retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

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