En préparant l’émission de ce vendredi qui se déroulera en direct de Londres comme toutes celles de cette journée du 18 juin, je cherche un extrait à prendre dans « L’Armée des ombres » de Jean-Pierre Melville. Là où le maniement de l’avance rapide serait de rigueur pour cause d’efficacité, je me laisse attraper une nouvelle fois par ce film-monstre. Longtemps, j’ai tourné autour. Je veux dire au temps de la cinéphilie naissante et des découvertes successives. Et sans oser entrer dans cette crypte cinématographique. Peut-être parce que je savais qu’une musique qui me terrorisait littéralement en était LA musique. Ecrite par Eric Demarsan, elle servait en effet de générique aux « Dossiers de l’écran », l’émission monstre, interdite pour cause d’école le lendemain mais regardée en douce à travers la porte fermée du salon et surtout écoutée par conséquent. Symptomatique vraiment que cette association entre l’émission phare d’une ORTF canal gaulliste et le film de la résistance gaulliste qui en oublie les autres ou presque. Deux lieux de mémoire assurément, des sons et des images tous orientés certes mais comment se relever sans légende commune, comment tuer l’Etat français, revenir à la République sans passer par la case de la chanson de geste et la statue du Commandeur-général ?! Quoi qu’il en soit, désormais, j’ai grandi et je peux écouter ce morceau sans (trop) défaillir. Chez Melville, il accompagne l’incroyable scène de l’évasion de Ventura. Scène bleue Gitanes comme les cigarettes qui circulent demain en main tout au long du film. Scène d’épouvante concentrée avec la mort au travail, l’esprit qui gamberge face au danger, la fausse résignation et le vrai courage, la Résistance comme un film d’action et les Résistants comme vous et moi. Vous et moi ? C’est la seule question qui vaille, non ? Lu dans « Libération » récemment le portrait du banquier rocardien Claude Alphandéry chef d’une résistance locale à 22 ans. Alors, lui, oui il l’a fait… Vous et moi, qu’aurions-nous fait et que ferions-nous ? C’est décidément la seule question qui vaille. « Tout le reste est des idées, tout le reste est jouer aux dés » (Aragon). Et de ces questions-là, le film de Melville en est traversé sans cesse, sans répit. Faut-il résister ? Faut-il tuer le petit traître que la peur tétanise ? Faut-il achever le héros qui agonise ? Faut-il tuer la Résistante qui trahit par amour maternel ? Faut-il courir pour le seul plaisir du bourreau ? Résister, c’est aussi accepter de mourir ? L’armée des ombres et des questions aussi. Répond qui peut et comme il peut. Il y a donc tout dans le film de Melville. En dehors du cinéma cela va sans dire lequel pointe son nez à chaque image pesée, soupesée, à chaque manifestation d’un ascétisme quasi bressonien et d’une formidable capacité à choisir une couleur par scène et à s’y tenir. Impossible de faire le tour de ce film-monstre donc. Impossible de restituer la rigueur de Melville qui filme cette femme (Signoret, impériale) et ces hommes (Lino, Paul, Jean-Pierre et tous les autres) comme on filmerait… des hommes et des dieux. Tout est ici au travail : la vie, la mort et les activités du quotidien (résister, décrypter, cacher, courir, sauter, souffrir, tuer, attendre, …). Ce n’est pas seulement le filmage d’une légende sanglante, c’est le récit gris muraille de la vie mode d’emploi en temps de résistance. C’est pourquoi, il est de toute première nécessité de revoir régulièrement cette « Armée des ombres », pour au moins ne pas oublier de se poser des questions. Les prisonnières protestantes de la tour de Constance à Aigues-Mortes avaient gravé dans la pierre de leur prison un mot, un seul : « Résister ». Tout le reste, etc.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.