Dans la cour
Dans la cour © Radio France
"Ne me secouez pas, je suis plein de larmes". On connait cette phrase douloureusement belle de l'écrivain Henri Calet. Elle va comme au gant au personnage d'Antoine, un ex-musicien qui devient gardien d'immeuble et qu'incarne l'impeccable Gustave Kervern (impeccable, l'adjectif est faible, il faudrait parler de son incroyable capacité à jouer délicatement la musique de l'être humain au détour d'un regard, d'une inflexion de voix, d'un "oui...non", avec la grâce infinie d'un taureau de combat désarmé) dans la nouvelle comédie dépressive et drôle signée Pierre Salvadori. Pour celles et ceux qui, comme moi, placent très haut un film précédent dudit cinéaste, "Après vous" (2003, avec Kiberlain, Auteuil et Garcia), ils seront en territoire connu. Et d'ailleurs, les deux films ont été écrits par le même duo au talent fou : Pierre Salvadori et David Colombo-Léotard. Oui, écrit et tellement bien écrit. C'est ce que l'on retient d'abord de cette histoire qui se déroule presque entièrement dans le vrai-faux huis-clos d'une cour d'immeuble dont l'assemblée des copropriétaires est présidée par Mathilde (alias Deneuve, la reine Catherine, quoi, qui "s'en va" de plus en plus, c'est à dire se libère et n'arrête pas de nous étonner) et à son époux (Féodor Atkine aussi bon qu'ici qu'il l'était chez Rohmer). Tous deux sont de jeunes retraités en mal d'activités. Alors, ils essayent de se rendre utiles aux autres. Et ce pourrait être l'unique histoire du film, la rencontre improbable de ces trois-là, en forme de conte de printemps : les deux propriétaires et leur nouveau concierge. Mais non, Salvadori et Colombo-Léotard sont bien trop exigeants avec eux-mêmes (et avec nous, soit dit en passant) pour s'arrêter en si bon chemin. Ils s'avèrent en fait des Balzaciens éclairés et nourris par ailleurs au lait de Pérec : quand on tient un immeuble parisien, on ne se contente pas d'y loger le Père Goriot, on y fait rentrer la vie moderne et son mode d'emploi brinquebalant. Bref, ça vit à chaque étage entre un ancien joueur de foot qui pique des vélos tout en se piquant lui-même (Pio Marmaï, dans un vrai rôle enfin...) et un copropriétaire aussi chiant que chien et qu'incarne à la plus que perfection le désormais indispensable Nicolas Bouchaud. Un peu plus loin dans la rue, il y aussi une douce fêlée de la fissure (Michèle Moretti dont on se demande bien pourquoi le cinéma, par ailleurs, se comporte chichement avec elle), avant il y aura eu l'employée d'une agence d'intérim dotée d'un accablement empathique et d'une tendresse formidable, sans oublier un vigile venu de l'Est et devenu fada sectaire, un aveugle à qui on lit des mauvaises nouvelles du monde et une belle nouvelle de Carver,.... Est-ce ainsi que les femmes et les hommes vivent ? se demandent donc Salvadori et Colombo-Léotard dans un film où chaque personnage existe pleinement avec son cortège de forces et de faiblesses, de folies plus ou moins guérissables. Répétons-le, c'est ce qui faisait déjà l'extrême singularité et la parfaite réussite de "Après vous" (on l'espère visible en DVD pour les malchanceux qui ne l'auraient pas vu...). Oui, est-ce ainsi qu'ils vivent à l'heure du chômage et des retraites précoces, des drogues dures et douces, licites ou interdites qui les font tenir ou périr, des fissures sur les murs et dans les têtes ? Or, dans la cour et plus encore dans les appartements, il y a des lézardes, c'est à dire des lézards au féminin, à l'heure où chacun aimerait plutôt lézarder... * Mais , n'est-ce pas, comme ne dirait pas la grand-mère de Martine Aubry, "quand c'est le bazar, c'est qu'il y a un lézard...". On fait quoi face aux fissures qui lézardent donc ? On fait ce qu'on peut nous dit "Dans la cour". On bricole, on s'arrange, on observe, on détourne le regard, on recouvre ou on répare. Et même on meurt littéralement de rire en découvrant une nouvelle fissure au plafond (là où se logent aussi les araignées, nos araignées...). "Fissurés de tous les pays, unissez-vous" ou bien "Contre nous de la déprime l'étendard branlant est dressé", c'est au choix de chacun. Qu'on se dise "spécialiste de l'accablement" comme Antoine ou qu'on se sente loin du murmure du monde, comme Mathilde, les blessures sont là, apparentes, durables et même irrémédiables. Mais chez Salvadori et Léotard, comme chez Ronsard, on peut dire : "Ici est la rose, ici tu dois danser". Ici, ça donne : sur les fissures du temps, le rosier sera toujours grimpant. Et tant mieux. Autrement dit, "Dans la cour" est une comédie dépressive qui donne la pêche. Comme s'exclamait Yolande Moreau, "c'est pas banal ça". En effet, c'est pas banal. Et c'est même ce qui fait le prix, le poids et le bonheur total d'un film doux sur des temps durs. Depuis Barbara, on sait bien que le "mal de vivre" peut rimer avec la "joie de vivre" et alors, "vaille que vivre" : le film de Salvadori ne nous dit "rien" d'autre, excusez du peu ! Antoine, Mathilde, Colette, Stéphane et les autres font d'ores et déjà partie de ce panthéon de personnages où se croisent ceux inventés par Truffaut, Sautet, Demy, Rozier, Lvovsky et quelques autres. Tous, pourquoi le nier, nous aident littéralement à vivre un peu moins mal, tous ont en commun l'élégance du provisoire et la certitude absolue qu'il faut s'aimer à tort et à travers.
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