JOURNAL DE FRANCE
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"Journal de France", le film de Claudine Nougaret et Raymond Depardon, est désormais dans toutes les bonnes (!) salles de cinéma...

L'affiche est à elle seule une petite merveille : on y voit une presque ombre chinoise (Depardon) occupé avec sa chambre photographique posé sur son grand trépieds, le tout en gris et noir, avec une seule petite tache de couleur, rouge, celle du tissu indispensable pour cette prise de vues-là. C'est comme une petite silhouette à la Sempé. On pourrait imaginer une légende qui le mettrait en léger décalage avec ce qu'il photographie : "juste" un nouveau Président de la République (mais ce serait un anachronisme), "juste" la France, le désert, Paris,... Un œil pour nous aider à fixer ce qui reste. Un regard pour ne pas mourir idiot.

Récemment, un pseudo-cinéaste soit-disant diplomate et tombeur de dictateur justifiait son omniprésence sur l'écran en se réclamant de Michael Moore (certes...), mais hélas et surtout d'Alain Cavalier et Raymond Depardon. Ou comment prouver en une phrase qu'on n'a vu qu'un seul film d'eux, le dernier ?! Pitoyable auto-justification du philosophe en chemise blanche et ultime dérision sur un travail qui manque tellement de modestie et de distance... Depardon (comme Cavalier), c'est évidemment l'inverse de BHL (on l'aura reconnu).

Un véritable ailleurs, une terre étrangère. Plus éloigné, ce serait difficile en fait. Et même on imagine combien BHL ne doit rien comprendre au travail de Depardon sur les paysans des Cévennes ou sur la France et même sur Hollande (dont BHL assura jusqu'au bout qu'il ne serait pas Président...). Oui, il ne doit rien comprendre à ce portrait d'un pays que seuls les aveugles ou les borgnes (de l'œil gauche, de l'œil droit, c'est une autre histoire, enfin c'est la notre...) décrétent qu'il n'existe plus, qu'il est un reflet des années 50 et pire qu'il ferait le jeu d'un passéisme mortifère, voire même réactionnaire.

Mais comme le prouve une scène de dialogue entre un coiffeur pour hommes contraint de fermer boutique et Depardon le photographe en vadrouille ou bien encore une rencontre avec trois retraités éternels assis sur un banc, ce que photographie Depardon et ce qu'a filmé Nougaret dans le cas présent (le film donc), c'est juste une image juste d'un pays qui ne cesse de changer sans que rien ne change. Il faudrait s'y faire à cette complexité-là. Celle-là même peut-être qui a amené au pouvoir François Hollande. Une "normalité" qui serait fondée sur une complexité, ça tangue, hein ? Vive la politique ! Et Depardon est un politique. Au sens plein et vrai du terme. Un citoyen. Tout le film le montre. Quand on se promène dans les asiles, les prétoires, les lieux de détention d'un otage, les lieux de pouvoir, on fait, on est et "fait" politique. Et c'est tant mieux. Parce que le politique se rappelle chaque jour à notre bon souvenir en ces tremps de crise.

Pour décrypter ce temps, le regard de Depardon n'est pas de trop même quand il est posé sur le passé. Car, décidément, rien ne change et tout bouge. De cela Depardon rend compte dans ce beau film qui donne tout simplement envie de revoir tous ses films (ce que l'on fera sans problème grâce à Arte, en VOD ou en DVD). On ne saurait trop remercier Claudine Nougaret d'avoir un peu bousculé le vieil ours pour plonger dans ses archives. Déjà vu ou pas, ce n'est pas l'essentiel. Ce qui compte c'est les visages connus de Claustre ou Giscard et les visages inconnus des magistrats, des délinquants, des paysans, des fous et des journalistes. Oui, des visages comme des paysages. Ceux que scrute Depardon pour rendre compte de l'air du temps qui reste ou qui passe, c'est tout comme.

Parmi ces visages, il y a celui incroyable d'une jeune femme, belle comme le jour, belle comme la première photographie, belle comme l'évidence qu'on est au cœur du regard du photographe. Depardon n'a pas commencé à photographier le monde en photographiant sa compagne, Claudine Nougaret. Il se trouve simplement qu'en la photographiant, il a photographié "sa" naissance du et au monde. C'est aussi ce que nous dit ce film émouvant et superbe : Depardon est d'abord un amoureux, un photographe amoureux, un citoyen amoureux, un homme amoureux. Et c'est bigrement intelligent. Et c'est contagieux...

"Journal de France" donc, à partir du mercredi 13 juin. Faites passer...

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