Happy Few d’Anthony Cordier : peut-on à ce point, comme c’est mon cas, avoir adoré Douches froides le premier long métrage de ce cinéaste et être à ce point rebuté par son second film ? Insondable mystère des affinités électives. J’avais vu en Cordier un bel héritier d’une lignée française qui serait partie des « 400 coups » et je le découvre englué à l’excès dans des chromos et des clichés digne de la mauvaise presse féminine. Il n’est pas jusqu’à la musique qui m’ait semblé sirupeuse ou insipide. Un second film ne saurait anéantir le premier. On attendra le prochain Cordier pour se faire une idée plus juste de ce qu’est vraiment l’univers d’un auteur dont on avait tant aimé les belles promesses… Chouga de Darejan Omirbaev : peut-on vous parler d’un film qui à ce jour n’est diffusé que dans une seule salle en France depuis sa sortie mercredi dernier ? C’est évidemment le silence qui serait criminel à l’égard d’une œuvre si belle, si forte et si singulière. Cette adaptation-modernisation de l’ Anna Karenine de Tolstoï déploie en effet des trésors d’intelligence et de subtilité On se dit, à l’instar de Borgès, que peut-être, après tout, oui, Tolstoï a vu le film d’Omirbaev avant d’écrire son roman ! Impossible inversion dde la chronologie et pourtant tout Anna est dans Chouga et inversement. Seule diffère, et comment pourrait-il en être autrement, la présence de deux styles : à l’écriture romantique du conteur russe répond désormais celle toute en retenue et en ellipses du cinéaste kazakh. Il flotte dans Chouga comme une ambiance revendiquée de rêve éveillé, une tragédie à l’évidence mais une tragédie qui aurait la délicatesse de s’assumer comme telle dès le départ : quand on sait que tout finira mal, on a au moins le tact de ne pas en faire des tonnes… Ce film aura mis trois ans à nous parvenir enfin : sa vie française commence donc timidement au cinéma « L’Accatone » au Quartier latin, à Paris. Et si d’autres exploitants avaient envie de relever le défi et de donner Chouga à voir ? Ils feraient alors un beau cadeau aux cinéphiles de leur ville. Chiche ? Soldat de papier d’Alexeï Guerman Jr. : est-il raisonnable de dire du bien d’un autre film venu de l’Est après Chouga ? Oui, et ce d’autant plus que ce sont deux œuvres radicalement différentes. On aimerait presque ce regard sur les premiers pas de la conquête spatiale soviétique pour des raisons inverses de celles pour lesquelles on a aimé Chouga . Pas très sérieux tout cela, me direz-vous. Oui, mais ainsi va la vie cinéphile : un matin, on découvre Chouga émerveillé et l’après midi, on se surprend à adorer les envolées de Soldat de papier . Là où Omirbaev cultive l’ascétisme, Guerman Junior joue sinon avec le lyrisme du moins avec l’envol à tous les sens du terme. Mais loin de faire dans l’épopée réaliste et socialiste, il prend le parti pris d’une virtuosité qu’il met au service d’une infinie tendresse pour ses personnages de médecins russes placés au cœur de la geste spatiale de Gagarine and co. Son cinéma a du souffle mais dans le même temps, il s’affirme intimiste. C’est dans ce balancement que tient la réussite du film. The Cat, the Reverend and the Slave : comment ne pas évoquer même en deux mots LE documentaire de cette nouvelle semaine de cinéma ? Alain Della Negra et Kaori Kinoshita nous font pénétrer au cœur des abysses de nos sociétés modernes : leur avatar à eux est celui que les membres du réseau internet «Second Life » se créent pour s’inventer une autre vie, plus belle, forcément plus belle, ou plus excitante, ou plus lucrative même. Non pas un doc sur ce réseau donc, mais un doc sur celles et ceux qui s’y adonnent chaque jour tels des drogués du virtuel. Au point de s’y perdre ? C’est bien le risque de cet univers où même les disputes conjugales portent sur les choix de l’avatar de l’autre. La réalité toujours plus forte que le cinéma : Avatar , le film phare, n’est rien à côté de ce qui est ici décrit et qu’il convient de bien regarder en face. Que faire alors ? Aller au cinéma !

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