Trois souvenirs de ma jeunesse
Trois souvenirs de ma jeunesse ©

Les bonnes âmes ayant fait savoir qu’il était parfaitement dérisoire d’oser se demander pourquoi « Trois souvenirs de ma jeunesse », le nouveau film d’Arnaud Desplechin, ne figure pas parmi les films français de la sélection officielle, c’est bien volontiers que nous poserons par conséquent haut et fort la question suivante : pourquoi, mais pourquoi, le nouveau film d’Arnaud Desplechin ne fait-il pas partie de la sélection officielle ?! Il n’y aucune question taboue dès lors qu’elle se fonde sur un sentiment sinon d’injustice du moins d’incompréhension et de déception. Et puis l’oukase bougon « Je ne veux voir qu’une seule tête dépasser » sied mal à nos chatouilleux esprits républicains d’autant plus chatouilleux en ce moment que certains veulent annexer ce bien commun... La question reste donc posée et demeure ce qu’elle n’a jamais cessé d’être pour autant : un point mineur qui concerne un film majeur. La véritable question étant d’ailleurs : pourquoi des films mineurs peuvent-ils damer le pion à un film majeur ? Fermez le ban et reprenons du début en assurant aux « tristes figures » spécialistes des déclarations péremptoires que, oui, décidément « on va les niquer » (merci, Bertrand Blier). Or donc le synopsis du nouveau film d’Arnaud Desplechin :

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« Depuis le ventre de ma mère, je porte en moi un cœur fanatique. »

WB Yeats, « L’Escalier en spirale »

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Paul Dedalus va quitter le Tadjikistan.

Il se souvient…

De son enfance à Roubaix

Des crises de folie de sa mère…

De ses seize ans…De son père, veuf inconsolable..

Il se souvient de ses dix-neuf ans.

Et surtout, il se souvient d’Esther. Elle fut le cœur de sa vie.

Doucement, « un cœur fanatique ».

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On sait l’attachement qu’Arnaud Desplechin porte au cinéma de François Truffaut depuis toujours. On le sait et, ici, on lui en sait gré. Cette référence n’est pas une révérence confite en dévotion. On pourrait tout aussi bien dresser la liste de ce qui différencie Arnaud D. de François T. Le premier n’efface pas le second et ce dernier n’écrase en rien son héritier partiel. Il se trouve simplement que Desplechin revendique une partie de la filiation depuis son entrée même en cinéma.

Il nous fait ici le cadeau d’un « Amour en fuite » réussi. Oui, tout truffaldien d’airain qu’on soit, on peut estimer que « L’Amour en fuite » n’est ni un bon film ni encore moins « un grand film malade », comme le disait Truffaut lui-même à propos de « La Sirène du Mississipi » notamment (avis sans frais à ... et à ... : mieux vaut un grand film malade signé Truffaut qu’un petit film bien portant signé). C’est tout simplement un film raté par rapport à son projet initial : refermer la période Doinel par un film somme qui en ferait le tour et lui donnerait son point final. En réutilisant des scènes entières de ses films précédents et en montrant un Doinel moderne devenu une pâle figure, Truffaut se tirait une balle dans le pied en tuant aussi son double de cinéma. C’était au fond de l’ordre de l’acte manqué.

Arnaud Desplechin sur le tournage
Arnaud Desplechin sur le tournage ©

Chez Desplechin, Doinel s’appellerait plutôt Dedalus et finalement son double fictif serait à chercher du côté des personnages joués par Denner chez Truffaut dans ces deux chef d’œuvres que sont « La Mariée était en noir » et plus encore « L’Homme qui aimait les femmes ». Dans « Trois souvenirs de ma jeunesse », on pourra ainsi s’amuser à retrouver, tels des petits cailloux blancs, des traces, signes, empreintes et autres citations cachés mais jamais explicites à l’écran de la plupart de ses films précédents. On passe ainsi à Roubaix comme dans « Un conte de Noël » notamment, on y croise longuement une Esther qui a bien des points communs avec la figure principale d’Esther Kahn, on y découvre un espion nommé André Dussollier qui aurait pu figurer au générique de « La Sentinelle »… Quant à la directrice de thèse de Paul Dedalus, elle aurait pu figurer parmi les enseignants du campus où se déroule « Jimmy P. » et ainsi de suite. J’entends déjà les commentaires : c’est un film pour cinéphiles avertis adeptes du circuit fermé. Que nenni ! On appréciera autant le film sans cet ensemble de clins d’œil qui n’est en rien indispensable au plaisir que l’on prend à regarder ce film.

« Trois souvenirs de ma jeunesse » est un autoportrait de l’artiste d’une infinie mélancolie tendre. On se promène dans ce paysage avec d’autant plus de bonheur que les amours de Paul et Esther ont tous les goûts ou presque. Desplechin ne cache rien de la passion amoureuse comme on aime tant la voir sur grand écran et comme on aime tant la vivre à l’ombre d’un platane dans la vraie vie. L’extrême fluidité du cinéma de Desplechin, comme son absolu brio, révèle un romantisme à fleur de peau que Tonton François aurait adoré. Cette fois il nous faut faire sans Amalric (pas tout à fait en fait !), sans Emmanuelle Devos, sans Catherine Deneuve et quelques autres mais avec deux jeunes acteurs prodiges Quentin Delmaire et Lou Roy-Collinet. Deux pures merveilles qui irradient tout au long du film lui donnant… « son équilibre et son harmonie », comme ailleurs et jadis les jambes des femmes… Alors, oui, il faut le dire clairement, on est littéralement tombé sous le charme de ce nouveau film du séduisant Desplechin.Toutes voiles cinématographiques dehors, il nous entraîne dans son pays d’émotions douces et fortes où le passé ressurgit à chaque instant dans un présent qui ne manque jamais de caractère. C’est ce qu’on appelle le fil du rasoir sur lequel le cinéaste se promène et nous amène sans cesse avec une incroyable maîtrise et du temps et du récit. Desplechin est un merveilleux conteur, on le sait depuis longtemps. Son conte des quatre saisons est conduit par une princesse et un prince qui nous racontent par le menu comment ils se sont aimés et disputés (leur vie amoureuse). Et nous, spectateurs bénévoles, tels des enfants ébahis au pied du sapin de Noël nous en redemandons, presque étonnés que le cinématographe puisse ainsi recharger notre appétit de vivre à mi-chemin entre nostalgie et espoir. Parce qu’ici tout est possible.

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