Kathryn Bigelow raconte avec brio dans "Detroit" les émeutes raciales, terribles, de juillet 1967. Qu'en ont pensé les critiques du Masque & la Plume ?

En juillet 1967, des émeutes raciales secouent Detroit (USA). Kathryn Bigelow les montre dans un film magistral.
En juillet 1967, des émeutes raciales secouent Detroit (USA). Kathryn Bigelow les montre dans un film magistral. © Mars Films

La réalisatrice de Démineurs et de Zero Dark Thirty raconte dans Detroit les émeutes terribles et raciales de juillet 1967, et l'insurrection des quartiers noirs qui ont mis la ville à feu. Pour raconter cette tragédie (qui a eu pour bilan, après l'intervention de l'armée : 43 morts et plus de 1000 blessés), Kathryn Bigelow s'attache à un groupe de jeunes musiciens noirs réfugiés dans une chambre de motel et que la police va torturer. Au matin, on va compter trois morts. 

Jean-Marc Lalanne : "le film raté d'une très grande cinéaste"

J'ai été assez déçu à la hauteur de mon attente. J'aime énormément Kathryn Bigelow, c'est vraiment une très grande cinéaste... Detroit est pour moi le film raté d'une très grande cinéaste.

Il y a des moments de pure mise en scène, éblouissants. Notamment, les vingt premières minutes de mise en place, c'est incroyablement incarné, vivant. Elle n'a vraiment pas son pareil pour filmer de l'action. Mais ensuite le film s'englue dans son projet de faire ressentir la violence subie par les victimes de ces abus policiers. Plutôt que de filmer le mécanisme, c'est en restituant, du point de vue de la sensation, cette violence, et en en faisant un spectacle qu'elle regarde à mon sens avec beaucoup de complaisance, qu'elle va produire un effet d'électrochoc

Charlotte Lipinska : "Kathryn Bigelow utilise aussi des images d'archives ; le mélange est assez subtil et bien fait"
Charlotte Lipinska : "Kathryn Bigelow utilise aussi des images d'archives ; le mélange est assez subtil et bien fait" / Mars Films

A un moment donné, la mise en scène épouse quelque chose de la cruauté que les forces de polices infligent à leurs victimes. On sent que c'est vraiment pour ça qu'elle fait le film, pour essayer de trouver cette vérité-là dans quelque chose qui est naïvement performatif. Ensuite dans la dernière partie du film, qui est le procès où se met en place une terrible injustice, on voit que cela ne l'intéresse plus, qu'elle filme ça par dessus la jambes. C'est presque un long épilogue de 50 minutes où elle n'est plus là. Et quand elle est là, je trouve qu'elle n'est pas à la bonne distance... Ce qui fait que pour moi, le film n'est pas satisfaisant.

Charlotte Lipinska : "je n'étais plus dans une fiction, je vivais les choses !"

J'ai été complètement saisie sur mon fauteuil. On pourrait se dire : "Quel est l'intérêt aujourd’hui"hui de restituer ces événements qui se sont passés en 1967 ?" Mais au vu de ce qu'il se passe aujourd’hui aux USA , évidemment qu'il faut rappeler ces faits-là qui s'inscrivent dans une longue chaîne de débordements et de conflits raciaux. Elle le fait avec tellement d'engagement et de talent que je trouve ça assez fou.

Tout est filmé à l'épaule, avec une espèce d'urgence, on est vraiment pris avec eux dans ce huit-clos de cette nuit de terreur à l’hôtel

Moi je n'étais plus dans une fiction, je vivais les choses !

Charlotte Lipinska : "On est vraiment pris avec eux dans ce huit-clos de cette nuit de terreur à l’hôtel"
Charlotte Lipinska : "On est vraiment pris avec eux dans ce huit-clos de cette nuit de terreur à l’hôtel" / Mars Films

Eric Neuhoff : "c'est un choc"

Elle est très très forte.

J'ai rarement ressenti, physiquement, ce que ça devait être d'être pris en otage, d'avoir un flingue sur la temps, de trembler, de chialer, de faire dans son froc. C'est la première fois qu'au cinéma, je ressens ça aussi intimement. 

On voit comment ça se passe, comment l'horreur est exponentielle, comment les malentendus peuvent s'enchaîner...

Eric Neuhoff : "C'est la première fois qu'au cinéma, je ressens ça aussi intimement"
Eric Neuhoff : "C'est la première fois qu'au cinéma, je ressens ça aussi intimement" / Mars Films

Xavier Leherpeur : "c'est vertigineux"

L'ouverture est magnifique : Kathryn Bigelow reconstitue ce monde qui est en train de se fissurer, la banalisation de la ségrégation qu'on ne remet pas en question et que la guerre du Vietnam va faire exploser. Cette tension qui naît, qui gronde, alors que jusque là tout le monde est un peu dans ses rangs, je trouve qu'elle le reconstitue de façon absolument magistrale.

Ce que j'aime dans ce film, c'est qu'on est du côté des Blancs, et c'est là où Kathryn Bigelow trouve sa légitimité, contrairement au procès d'intention qui lui a été fait aux Etats-Unis. Ce qui l'intéresse c'est comment il y a un effet d’enchaînement, comment le raisonnement blanc omnipotent à cette époque-là est en train de délirer complètement

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8 min

"Detroit" de Kathryn Bigelow : les critiques du Masque & la Plume

Kathryn Bigalow reconstitue Detroit en feu, lors des émeutes de juillet 1967
Kathryn Bigalow reconstitue Detroit en feu, lors des émeutes de juillet 1967 / Mars Films

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