Ils sont donc cinq. Cinq films certes très différents vus depuis hier matin. Quatre en compétition : UN CHATEAU EN ITALIE de Valeria Bruni-Tedeschi, LA GRANDE BELLEZA de Paolo Sorrentino, WARA NO TATE de Takashi Miike, BEHIND et THE CANDELABRA de Steven Soderbergh. Le cinquième hors compétition : BLIND DETECTIVE de Johnny To. En incise et introduction d'ailleurs, ma petite contribution en cours sur l'impérialisme linguistique : mais, pourquoi, pourquoi donc la plupart des titres des fillms étrangers ne sont-ils pas aussi traduits en français, ici, à Cannes ?! Qu'une fausse langue internationale, dont n'importe quel écrivain ne voudrait pas, donne l'impression d'une compréhension générale, passe encore. Mais qu'on oublie à ce point la langue du lieu du Festival, c'est inquiétant. "Blind detective", certes, mais pourquoi pas également "Détective aveugle" ? Mystère et boule de distribution interrnationale. Si seulement les fillms de Johnny To avaient autant de succès en France qu'aux Etats-Unis...Fin de la parenthèse désenchantée.

Reste donc cette impression d'indigestion fillmique. Cette débauche de mots, d'images, d'hystérie et autres mises en scène à l'esbrouffe. Certes, on l'accordera aisément, il n'est pas forcément très raisonnable de mettre sur le plan critique la nouvelle ego-fiction de Valeria Bruni-Tedeschi, la tentative d'apaisement (tout est relatif...) du nouveau pudding romain de Paolo Sorrentino et le ratage du film de Miike. Mais l'impression de trop plein qui ressort de la vision de ces films n'est pas impertinente.

Valeria Bruni-Tedeschi
Valeria Bruni-Tedeschi © Ad Vitam

On en voudra ainsi à Valeria Bruni-Tedeschi de ne pas entreprendre un véritable travail scénaristique et de sombrer corps et biens dans l'autofiction. L'actrice joue son propre rôle, aux côtés de sa mère qui joue également le sien, entre Paris (Vè arrondissement) et l'Italie (un château...). On assiste ainsi à une lourde successions de scènes souvent hystériques, depuis une fécondation in vitro jusqu'à l'abattage d'un arbre après la mort de l'un des personnages (si, si...). Ne manque en fait qu'une certaine demi-sœur dont l'absence totale devient peut-être l'enjeu le plus dérangeant du film. Ou comment prendre en otages des spectateurs. En choisissant à ce point de coller au réel, la cinéaste joue avec ce feu-là. Tant de bruit pour gommer la sœur au profit du frère, tant de contorsions familiales névrotiques (dans cette famille "Passe-moi le sel, s'il te plait" se transforme inévitablement en cris et larmes : "Mais, enfin, paaaaassssseeeee-moi le seeeeellllll, je te dis."...on exagère à peine), tant de bons acteurs enfin (Céline Sallette en tête) précisément sacrifiés sur l'autel de cette façon si peu généreuse de raconter sa propre histoire et de faire du cinéma. Quelques heures après, on a vu le premier film de Guillaume Galienne, contre-exemple magnifique du "parler de soi" au cinéma, mais c'est une autre histoire dont on dira beaucoup de bien ici-même tres prochainenement !

sorentino
sorentino © radio-france
Il y a un problème Sorrentino dont on trouvera l'exact et très cruel énoncé dans le passionnant et nouveau numéro des CAHIERS DU CINEMA daté de mai avec le tapis rouge cannois pour seul et belle couverture. OUi, il y a un problème vraiment. Après le désastreux THIS MUST BE THE PLACE, le cinéaste italien revient à Cannes avec un film dont une habile rumeur nous disait qu'il s'agissait cette fois d'une œuvre de maturité enfin débarrassé des scories trépidantes et arty des films précédents. On allait voir ce qu'on allait voir et même dans la lignée d'un erenouveau fellinien, puisqu'aussi bien le condottiere Sorrentino revendique ROMA et LA DOLCE VITA comme des "guides". en oubliant au passage HUIT ET DEMI, ce qui relève de la bonne blague et du véritable emprunt, mais soyons gentils pour ue fois et faisons comme si on était dupes ! Un parrainage beaucoup plus modeste, et revendiqué aussi par Sorrentino, s'impose de toute évidence : LA GRANDE BELLEZZA est le remake 2013 de LA TERRASSE de Scola, ce réjouissant mais limité jeu de massacre de la bourgeoisie romaine. Pas moins mais surtout pas plus. Et ce n'est pas une belle citation de Céline ("l'écrivain pasla chanteuse", comme on dit chez Guédiguian !) qui peut sauver un ensemble tellement boursoufflé de son importance, tellement autocentré, tellement certain de faire la bonne image au bon moment. Sorrentino n'arrête pas de faire des fillms sur des personnages qui doutent. Cela s'appelle jouer contre son propre camp ou aller contre sa vraie nature. Peut-être au bout du sixième film pourrait-il enfin briser l'armure et se regarder dans le miroir. Mais non, il préfère le mentir-mentir au mentir-vrai. Alors il se complait dans le trop plein permanent : trop de musiques insignifiantes, trop de paroles vides de sens, trop d'images "en hommage à "...Rome, Mastroianni, Fellini et d'autres encore. Il ne suffit pas de multiplier les nonnes romaines ou les enfants de chœur pour faire naître la nostalgie dans l'âme d'un spectateur lassé par ce trop plein. Pas plus d'ailleurs que la multiplication de scènes de boites de nuit aux musiques hideuses et celles en réponse de scènes oniriques aux musiques séraphiques ne sauraient tenir lieu balancement dialectique suffisant. "Vive la tristesse" lançait Almodovar au meilleur de lui-lmême. On voit bien que Sorrentino court après cette apostrophe sans jalmais la tutoyer vraiment. La mélancolie ne se décrète pas : elle est un état d'esprit et non une pure construction intectuelle. Et "le plus beau théâtre du monde " (Rome) peut n'être qu'un écrin vide s'il n'est pas le réceptacle d'abord d'une langueur que Marcello savait si bien incarner... Du Japonais Miike, on attendait peut-être trop depuis qu'en 2011 on avait découvert avec ravissement son vrai-faux film de sabre ICHIMEI. Cette fois avec WARA NO TATE, il nous a proposé un gros gâteau écœurant porté par un scéanrio qu'Hollywood va se dépêcher de dévorer : la tête d'un serial killer est mise à prix par le grand-père de l'une de ces victimes et le pays tout entier se ligue donc contre la police qui vient d'arrêter le criminel. Seule subsiste en fait la figure du très jeune criminel sadique et fou à souhait. Le reste est une succession de morceaux de bravoure notamment ferroviaires sans aucun intérêt réel. Certains mauvais esprits se demandent encore ce que fait un tel film dans une compétition internationale pazr définition de haut niveau... L'interrogation ne s'appliquera peut-être pas au nouveau film de Steven Soderbergh BEHIND THE CANDELABRA, soit le biopic du pianiste américain kitch, Liberace. Pourquoi ? Parce que la performance d'acteur-caméléon de Michael Douglas dans le rôle-titre porte en elle un ticket d'accès au Prix d'interpréation masculine. Douglas est effectivement saisissant et ne cache rien des atteintes du temps pour camper cette icône gay. Quant au film, c'est une autre affaire. Il est signé Soderbergh dont on se demande une nouvelle fois où se trouve sa "petite musique"....Dans un ronronnement chronologique et rose bonbon propre à séduire les publics de Liberace, ce film ne raconte littéralement rien et déroule le tapis d'une vie bling bling en forme de répertoire du mauvais goût architectural, pictural, musical, etc. Un film pour rien ? Un fillm sur rien surtout. Enfin, dire que la présentation hors compétition du nouveau film de Johnny To a déçu n'est pas mentir. D'une idée de départ dont on finit par se demander si au fond elle était aussi géniale que cela (les tribulations d'un détective privé totalement aveugle mais bougrement débrouillard), le vituose cinéaste chinois construiit un film qui lorgne sans cesse vers l'univers déjanté d'un Kitano lequel serait assurément preneur d'un tel scénario. Mais ici la mayonnaise ne prend pas vraiment : ce BLIND DETECTIVE ne choisit jamais vraiment sa voie et à force du coup d'en faire trop précisément, il perd son spectateur en chemin. Au final, on épargnera le lecteur bénévole sur les mérites du trop par rapport au pas assez. Car, non, décdément parfois on se prend à rêver d'une forme d'austérité et dans le propos et dans son traitement. C'est d'ailleurs ce à quoi tendent ici et Farhadi et Lanzmann, et Pahn et Zlotowski et même Warmerdam et Jia Zhangke (voir les épisodes précédents...)
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