EDEN
EDEN © Radio France
Qu'on apprécie ou non ses films, Mia Hansen-Love fait désormais partie intégrante du cinéma français le plus exigeant et stimulant qui soit._Eden_ apporte sa pierre à un édifice dont on dit un peu trop facilement qu'il est autobiographique. Comme si un cinéaste, comme tout artiste, **ne parle pas d'abord de lui-même** . Tout dépend ensuite de sa capacité à tendre vers l'universel quand ce particulier semble l'accaparer tout entier. De ce jeu de miroirs procède un jeu de dupes éclairés qu'on appelle le cinématographe. Quand la cinéaste malicieuse fait appel à son propre frère, Sven, pour réécire avec elle sa vie de musicien des années 90 en pleine "French Touch", on imagine le frétillement des gazettes promptes à la catégorisation lénifiante : et un biopic, un ! Seulement voilà, de même qu'un Lespert ne saurait se confondre avec un Bonello quand bien même auraient-ils trois lettres (YSL) en commun, de même le réenchantement d'une jeunesse baignant dans la musique électronique ne saurait passer ici pour la bétasse description d'une génération ni tout à fait bof ni tout à fait toc. Le propos n'est pas à proprement parler **biographique** car derrière le héros d'Eden se cachent des milliers de jeunes hommes qui traversent leur siècle comme des fantômes du spleen. Fuyant d'avance la nostalgie, ils se réclament d'emblée de la mélancolie faisant corps sur les pistes de danse avec une musique qui précisément semble danser sur le volcan des années sida. Devant tant de délicatesse cinématographique, devant tant d'intelligence à refuser le passage obligé d'un vilain reportage tendance "Actuel", devant l'incroyable capacité de Mia Hansen Love à filmer en toute fluidité la mécanique des corps qui flottent en cadence, on se dit que la critique pourrait bien être unanime et saluer à l'unisson un geste de cinéma qui est aussi un geste de tendresse, un film comme une caresse douce-amère en quelque sorte. Eh bien non, et curieusement, c'est presque aux deux bouts de la corde cinéphilique que les tièdes ont fourbi des armes sinon efficaces du moins acérées. Qu'on en juge plutôt sans se départir en rien de l'envie pressante d'aller (re)voir Eden ! Du côté de la cinéphilie grand public avec **Interstellar** (forcément...) en couverture et Canet-Ozon-Duris en appels de ladite couverture, on trouve "Studio Ciné Live Magazine" (pourrait-on, en incise, suggérer un raccourcissement définitif de ce titre à rallonges inutiles que cette nouvelle formule somme toute réussie aurait parfaitement pu légitimer ?!) qui accorde du bout des lèvres deux étoiles sur quatre possibles à Eden avec au centre d'un article plutôt court la "réserve" (!) suivante : "Une page se trourne, puis une autre, tout cela reste assez illustratif. Et donne une impression d'indolence. Le personnage n'a rien d'attachant." La suite comme ce qui avait précédé procédant plus de l'"illustration" d'ailleurs que du commentaire (tendance l'arroseuse arrosée). Que la French touch soit plus indolente qu'un rock, le film n'en peut mais. Quant à la nécessité qu'un personnage soit "attachant", on tourne pieusement les yeux vers Bergman, Bunuel ou Scorsese et l'on tourne doucement la page... Plus étrange finalement est la page entière que les vénérables (on ne se refait pas, c'est là que j'ai appris le cinéma avec l'oncle Serge...) "Cahiers du Cinéma" consacrent au film. Dès les premières lignes, le ton est donné : "C'est précisément le manque de fantasme, d'imaginaire et d'évasion qui stigmatise la déception du film." La suite étant à l'avenant jusqu'à la chorégraphie finale là où on voulait nous amener : soit une comparaison avec le cinéma de Philippe Garrel, à la défaveur de celui de Mia Hansen-Love. On se perd un peu à vrai dire dans le labyrinthe de cette critique dont on sent qu'elle est uniquement tendue vers sa conclusion cinéphilique et son parallèle garellien lequel n'est pas forcément pertinent. En l'espace de deux phrases, on peut ainsi reprocher "l'asthénie" des personnages et leur manque de "perdition". On pouvait penser naïvement que pourtant de l'une à l'autre, le chemin n'est pas très éloigné... Mais le reproche est ailleurs : le film ne reflète pas "l'euphorie" de l'époque. Drôle de critique en vérité : c'est assurément un nostalgique qui parle et qui parle de ce qu'aurait pu être un documentaire sur la French Touch, ce que n'est définitivement pas le film de Mia Hansen Love. En feignant de croire que c'est un film d'époque, on finit par en faire un film sur une époque. Alors même que ce qui touche ici, c'est le portrait d'une jeune homme qui se noie et se perd dans un flot ininterrompu de musique hypnotique. Ultime paradoxe, ultime ironie : la couverture de ce même numéro des Cahiers du Cinéma porte en accroche la phrase "Quand le cinéma était psychédélique" avec au dessus cette étrange énumération éditoriale en forme d'inventaire à la Prévert : "Love is strange, Les Croix de bois, Asia Argento, William Friedkin"... On se demande un peu ce que Raymond Bernard et son spendide film sur les tranchées de 14-18 viennent faire ici. Et d'EDEN point. Mais c'est justice : ce titre est au passé. Le film de Mia Hansen-Love est, lui, au présent de l'intemporel, loin des modes et des clichés. Si ces deux avis critiques vous ont donné et l'envie d'acheter ces deux magazines de cinéma (il faut lire la presse consacrée au cinéma !) et l' envie d'aller vous faire votre propre idée en salle dès aujourd'hui ou durant ce week end, c'est le ... paradis !
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