Les auditeurs du Masque & la Plume récompensent "Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait", le dernier film de Emmanuel Mouret. Il est l'invité du "Masque & la Plume" ce dimanche et répond aux questions de Jérôme Garcin, Sophie Avon (Sud-Ouest), Xavier Leherpeur (7ème Obsession) et Nicolas Schaller (L'Obs).

L’acteur et réalisateur Emmanuel Mouret à la 26e cérémonie de remise des prix du cinéma "Cérémonie des lumières", janvier 2021
L’acteur et réalisateur Emmanuel Mouret à la 26e cérémonie de remise des prix du cinéma "Cérémonie des lumières", janvier 2021 © AFP / Bertrand Guay

Il faisait partie de la Sélection Officielle de Cannes 2020. Un film en partenariat avec France Inter, qui réunit Camélia Jordana, Niels Schneider, Vincent Macaigne, Émilie Dequenne, Jenna Thiam et Guillaume Gouix.

Le résumé du film 

Daphné, enceinte de trois mois, est en vacances à la campagne avec son compagnon François. Il doit s’absenter pour son travail et elle se retrouve seule pour accueillir Maxime, son cousin qu’elle n’avait jamais rencontré. Pendant quatre jours, tandis qu'ils attendent le retour de François, Daphné et Maxime font petit à petit connaissance et se confient des récits de plus en plus intimes sur leurs histoires d'amour présentes et passées...

Le cinéma d'Emmanuel Mouret : un style subtil et atypique 

Il réalise son premier long métrage en 2000 avec Laissons Lucie faire ! puis Vénus et Fleur (2003), Changement d’adresse (2006), Un baiser s’il vous plaît (2007), Fais-moi plaisir ! (2009) où il réunit Judith Godrèche et Frédérique Bel. Plus récemment, Caprice en 2015, avec Anaïs Demoustier et Édouard Baer puis Mademoiselle de Joncquièresen 2018, son avant-dernier film qui avait lui valu six nominations aux César (dont l'obtention de celui des Meilleurs costumes). D'ailleurs son tout dernier film n'est pas si éloigné puisqu'il est très littéraire dans ses dialogues.

Le cinéma m'a inspiré presque davantage de choses que la vie elle-même

C'est une signature cinématographique des plus originales qui s'offre au spectateur tant il aime confronter ces derniers, comme ses propres personnages, à leurs paroles. Avec Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait, jamais cet aspect n'a peut-être été aussi clair, où chaque personnage est habité par un profond mystère, que le spectateur est invité à mieux décrypter. C'est là qu'il agit en tant que créateur de suspense en jouant constamment avec le spectateur sur les actions de ses personnages, sans jamais faire de psychologie, et prenant soin de ne jamais réduire un seul de ses personnages à une seule définition immuable. Il nous invite à nous ouvrir à la complexité des personnages. Une ode à notre inconstance, à notre imperfection, est subtilement inscrite en filigrane. 

Comme dans la plupart de ses films, chaque personnage a ses propres complexités, chacun compose avec ses failles et ses qualités propres : 

Il y a d’autant plus de drame et de cruauté que les personnages sont scrupuleux et attentionnés […] Pour qu’il y ait une histoire intéressante, il faut qu’un personnage ait deux désirs inconciliables

L'entretien des critiques du "Masque & la Plume" avec le cinéaste Emmanuel Mouret

  • L'origine du film ?

EM : "Ce n'est pas un film qui s'est fait tout de suite après Mademoiselle de Jonquière parce que, ce qui m'excite au départ ce sont les situations. Je ne me considère pas comme un spécialiste ni de l'amour, ni du sentiment, ni de désir. Mais mes films reposent sur des situations de désir et de sentiments, de situations particulières qui sont à la base des projets. Et puis, il y avait cette envie de se raconter des histoires, sa propre histoire, sur un qui temps crée également un lien et une histoire. 

Il y avait aussi cette deuxième partie qui, pour moi, est comme une sorte de polar sentimental, avec ce personnage d'Émilie Dequenne. Son geste, dans le film, est à la fois mêlé de bonté, de machination, de manipulation". 

Je suis toujours plus intéressé par le trouble

J'aime beaucoup cette idée selon laquelle "l'homme n'est qu'un tissu d'histoires". Si on est chacun le personnage principal de notre vie, on en est aussi le narrateur. Notre vie avance tout le temps, il y a des évènements qui viennent contrarier le roman qu'on avait bâti et il faut tout remettre en cause en permanence".

  • Des films qui s'inscrivent au cœur même de la vie

EM : "C'est presque ma propre expérience du cinéma et de cinéphile. 

J'ai l'impression que, si le cinéma s'inspire de la vie, le cinéma a aussi pour vocation d'inspirer la vie

Le cinéma m'a inspiré presque davantage de choses que la vie elle-même".

  • Un casting assez inattendu

EM : "Souvent, on pense que dès que l'on a un scénario, on a plus qu'à tourner ce qui est écrit. 

Le casting, c'est une continuation de l'écriture d'un film

Quand on fait un film, on le fait déjà avec les acteurs qui sont disponibles sur une certaine date. J'aime bien me laisser surprendre, je remise ainsi mon tablier de scénariste et j'essaie d'être surpris". 

Quant à Camélia Jordana, ne regardant que très peu la télévision, je ne savais pas qui c'était. C'est ma directrice de casting qui me l'a présentée. J'ai été conquis dès la première lecture, par son goût de l'interprétation. 

Il y a les choses qu'on dit mais, elle, a un goût du jeu et d'interprétation des choses qu'on ne dit pas

J'ai revu Nos plus belles années avec Barbara Streisand, qui m'a fait penser à Camélia Jordana : elle a un goût du jeu qui m'a tout de suite conquis. De fait, on a construit le casting autour d'elle".

  • L'inquiétude d'écriture du réalisateur est-elle autobiographique ?

EM : "J'ai toujours peur. J'étais très timide et réservé étant jeune. Je garde cette peur de prendre la parole et, à chaque fois que je parle, j'ai toujours un peu peur que ce que je dise ne soit pas intéressant". 

D'ailleurs, je suis inquiet que ce film plaise autant

  • En quoi ça consiste d'y aller franchement avec la mise en scène ?

EM : "Je crois que, de plus en plus, le cinéma, c'est justement de ne pas tout montrer, de ne pas tout dire. Aller plus franchement dans la mise en scène, c'est savoir mieux cacher les choses.

Je crois que le moment du cinéma, c'est le moment de l'ellipse, du hors champ, de ce qui se cache derrière le regard des personnages, parce que c'est l'endroit où l'imaginaire des spectateurs est convoqué. 

Le film barbant, c'est celui où tout est dit, dans le dialogue, dans l'expression du comédien, dans la musique. 

Après, pour moi, c'est une recherche peut-être plus personnelle par rapport à la mise en scène qui se déploie au fil des années, avec un goût de plus en plus prononcé autour du plan séquence". 

  • Une mise en scène qui révèle des choses pour en cacher d'autres

EM : "J'avais envie d'un film qui induise beaucoup de paroles échangées, un film qui circule en permanence pour échapper le plus possible au champ/contrechamp, à des personnages posés. D'où cette idée de circulation continue. Mais là, ça a plutôt été intuitif. 

Souvent, les cinéastes sont interrogés comme s'ils savaient tout. Mais on fait aussi beaucoup de choses par goût et par intuition. C'est aussi quelque chose qui vient progressivement : les personnages disent tellement de choses dans les dialogues, que ce n'est pas la peine qu'on les voit davantage". 

  • L'association musiques/dialogues

EM : "Ce qu'on cherche dans la musique, c'est plutôt qu'elle révèle quelque chose. J'aime bien cette idée que la musique soit comme une voix off sentimentale, qui accélère le récit. Parfois, certaines musiques justement, accélèrent les scènes tout en créant du plaisir. Dans la musique, il y a quelque chose qui est de l'ordre du plaisir". 

La musique est faite pour le plaisir et s'il n'y a pas de plaisir, il n'y a rien

- Emmanuel Mouret citant le philosophe Vladimir Jankélévitch

  • Comment expliquez-vous cette œuvre aussi accomplie et d'une telle richesse ?

EM : "Pour réussir un film, il faut deux choses. La première, avoir de la chance et la seconde, avoir encore de la chance. Il faut savoir la saisir". 

  • Un futur projet ?

EM : "Le film contient sa propre fin, ça s'appelle Chronique d'une liaison passagère et c'est le récit de deux amants. Et la particularité formelle de ce récit, c'est que l'on se retrouve à tous les rendez-vous de cette annonce. On ne voit pas leur vie à côté, on suit des scènes de vie extra-conjugales. Le tournage est prévu pour la toute fin du mois d'avril. Sandrine Kiberlain et Vincent Macaigne seront au rendez-vous pour jouer ces amants". 

Aller plus loin  

🎧  RÉÉCOUTER - Le Masque & la Plume Spécial 31e Prix des Auditeurs : Emmanuel Moutet ("Les choses qu'on dit, les choses qu'on fait") et Thomas Vinterberg ("Drunk")