Dans leur nouveau numéro qui met le « Tetro » de Coppola en couverture, « Les Cahiers du Cinéma » se livrent à la traditionnelle sélection des films de l’année, laquelle, tous rédacteurs confondus, place « Les Herbes folles » d’Alain Resnais en première place d’une liste de dix films français et étrangers. C’est un choix qui n’est pas pour me déplaire, même si je ne mettrais pas forcément le film de Resnais sur la toute première marche du podium. On évitera soigneusement de gloser sur l’exercice en lui-même dont chacun voit bien et une bonne fois pour toutes les insuffisances, les impasses, les frustrations et les … délices. La fin de l’année induit les bilans y compris critiques. Dont acte. Plus étonnante en revanche est la totale absence du film de Jacques Audiard, « Un prophète » aussi bien dans le « top ten » général que dans les choix des douze collaborateurs des « Cahiers » mis à contribution pour indiquer dans un premier temps leurs dix films favoris. Et Stéphane Delorme, dans son éditorial, d’écrire : « Que ces deux évasions (« Le Roi de l’évasion » et « Hadewijch ») se classent plutôt qu’ « Un prophète » de Jacques Audiard est le signe d’une préférence pour un cinéma moins calibré, moins carré, en gros l’aventure, plutôt que l’action. » On passera charitablement sur la présence dans le « Top ten » du dernier film de Tarantino « Inglorious Basterds », même s’il nous semble s’imposer et de loin comme un film hélas bien plus « carré » que le film d’Audiard… Etrangement, mon cher confrère ne va pas jusqu’au bout de sa logique. Tant qu’à faire, il aurait dû opposer les films de la liberté au film sur l’enfermement qu’est « Un prophète ». Mais c’était ouvrir la voie à la notion de complémentarité, là où l’on se repaît un peu facilement d’une sorte de compétition et de fracture. Nul doute de ce point de vue que « Positif » verra dans le film d’Audiard le film français de l’année ! Cette résurgence/permanence des querelles d’hier entre les deux magazines risque tout juste de faire sourire. Car ce qui(me) pose problème, c’est bien la façon dont « Les Cahiers » font semblant de croire à une opposition définitive entre ces deux cinémas (en admettant que Guiraudie et Dumont, c’est même combat !…). Que Guiraudie et Dumont soient ici des poètes de la liberté face à Audiard en chantre de la privation de liberté, et que ces films soient parmi les plus aboutis de la production française 2009, quoi de plus stimulant, quoi de plus passionnant ? Au lieu de noter cela, au lieu d’en faire son miel sur une capacité du cinéma français à produire de la complexité, on évacue Audiard au motif qu’il faudrait choisir les uns contre l’autre. On l’aura compris, je juge la démarche un peu stérile. Et je trouve a contrario formidable la rencontre et la réussite de ces cinéastes si différents mais qui nous tendent des miroirs très proches. Audiard est tout aussi aventureux que Dumont et Guiraudie et rien ne sert de les opposer à ce point. Assurément, « Les Cahiers » ont craint d’être trop convenables en donnant à Audiard la place qu’il mérite dans cette année de cinéma. Ne serait-ce que parce qu’ « Un prophète » a ringardisé un certain cinéma français ronronnant. Ne serait-ce que parce que faire l’éloge de la liberté ne saurait suffire à se poser la question de la liberté. En cela aussi Audiard méritait un peu plus de considération.Ah ! ça ira !La phrase du soir ?« On n’est jamais plus riche que quand on déménage, on trouve toujours quelque chose qu’on ne pensait pas avoir. »Antoine Furetière, « Dictionnaire universel »

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