Ainsi donc Paul Crauchet est mort. Après "une vie bien remplie", comme le dit joliment sa famille dans un faire-part de décès. C'était un pur second rôle français, ceux sans lesquels aucun acteur génial ne pourrait laisser exprimer sa démesure et son goût pour la vampirisation de ses partenaires, aucun pas même le désormais autoproclamé Trésor National, Gérard D... Oui, Paul Crauchet était donc un acteur immense même si durant toute sa carrière il dût être derrière les plus grands. Derrière Lino Ventura notamment dans L'Armée des ombres, le beau film de Jean-Pierre Melville. Peut-être LE rôle de Paul Crauchet, à nos yeux. Dans une Marseille glacée par l'Occupation et la lumière froide d'un hiver ensoleillé, il y incarne un responsable de la Résistance locale qui n'a d'autre choix que de garrotter lui-même un beau jeune homme qui a trahi son réseau. Avec son incroyable visage de sénateur romain littéralement habité par le sens du tragique, il figurait à lui tout seul la grandeur et la misère du sale petit boulot qu'il faut accomplir pour que triomphe la liberté. Il y donnait la mort avec une infinie tristesse et sans l'ombre d'un regret. Ou comment être à soi tout seul ce que le film veut dire et montrer. À travers un rôle secondaire donc mais premier en l'occurrence. Et voilà pourquoi la disparition de Paul Crauchet nous touche tant. Il faisait partie de cette petite chapelle de figures masculines propres au cinéma français des années 70. Imper et chapeau vissé sur la tête. Mais lui avec cette pointe d'accent méridional à nulle autre pareille, expression d'une bienheureuse prise de distance, d'un petit pas de côté chantant. On l'aimait aussi pour ça, évidemment... Crauchet a donc rejoint notre chambre verte, du côté des artisans d'un métier qui compte tant de faiseurs

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