Alain Delon reçoit une palme d'honneur au Festival de Cannes. L'acteur était l’invité exceptionnel de Laure Adler pour deux éditions de l’émission "L’Heure bleue". L’occasion d’évoquer son enfance, sa jeunesse, l’armée, son physique, sa carrière au cinéma et sa vision très personnelle du métier d’acteur.

Alain Delon sur le tournage de "La Rolls-Royce jaune" d'Anthony Asquith (1964)
Alain Delon sur le tournage de "La Rolls-Royce jaune" d'Anthony Asquith (1964) © Getty / Sunset Boulevard/Corbis

Une carrière au cinéma grâce aux femmes et aux conseils d’Yves Allégret

Laure Adler : "Vous dites "Le cinéma m’a appelé" ?

Alain Delon : Le cinéma je n’y connaissais rien, c’était de l’hébreu. Ce sont les femmes qui m’ont appelé, et poussé à faire du cinéma. J’ai voulu voir dans leurs yeux que j’étais le plus beau, le plus grand, et le plus fort au cinéma.

Ce qui m’a fait persévérer dans le 7e art, c’est que m’a dit Yves Allégret au début du tournage de mon premier film Quand la femme s’en mêle en 1957. Il m’a pris dans ma loge pour me dire : « Tu connais ton rôle dans ce film mais je ne veux pas que tu joues. Je veux que tu regardes comme tu regardes, que tu bouges comme tu bouges, que tu parles comme tu parles, que tu écoutes comme tu écoutes : sois toi. Ne joue pas ! » 

Je n’ai jamais oublié ce conseil : j’ai été moi-même dans tous mes films. 

LA : Mais être soi, c’est très douloureux, il faut extirper quelque chose de soi-même…

AD : Peut-être, mais c’est la plus belle chose de ma vie. Rien ne m’a plus excité. Dans tous mes films, je ne joue pas, je suis moi. C’est pourquoi, c’est très difficile de vivre avec moi parce qu’on vit avec mes personnages : un jour, gangster, un jour, flic, le lendemain, un tueur.

J’ai agi comme ça durant toute ma carrière, parce que je n’avais aucune formation : pas de conservatoire, pas d’école. Cela peut choquer, mais je ne suis pas un comédien. Un comédien, c’est une vocation. C’est un métier qu’on a envie de faire jeune et que l’on apprend : au cours Florent ou au Conservatoire. Moi, c’est un accident. 

Je suis acteur : c’est quelqu’un qu’on a pris un jour pour sa personnalité assez forte et qu’on a mis au service du cinéma. 

Par exemple : Tapi, c’est un acteur.

Portrait Harcourt d'Alain Delon (date inconnue)
Portrait Harcourt d'Alain Delon (date inconnue) © AFP / STF / Harcourt

Une enfance pas très heureuse

Laure Adler : Que faisaient vos parents ? 

Alain Delon : Mon père était directeur du cinéma Le Régina à Bourg-la-Reine à côté du Parc de Sceaux. Je pouvais voir des films comme je voulais bien sûr. Ma mère était préparatrice en pharmacie à deux commerces du cinéma. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés et qu’ils m’ont fait. 

LA : "Qu’ils vous ont fait" ? 

AD : Oui, je suis né à Sceaux en 1935. Ils m’ont fait comme je suis. Je leur dois tout. Enfin, surtout à ma mère. Je suis tout ce que ma mère était, et je suis devenu tout ce qu’elle aurait voulu être. Elle rêvait d’être comédienne. 

Elle et moi, on n’a jamais parlé de faire du cinéma, mais ça a distillé. 

Ses rencontres ont été différentes et elle n’a jamais pu exercer ce métier. Quand elle m’a vu devenir acteur, elle était folle de joie. Parce que tout ce que faisait son fils, c’était ce qu’elle avait voulu être.

LA : Vous l’appeliez "Mounette" ? 

AD : Non, tout le monde l’appelait comme ça. Surtout son mari. Pourquoi ? Je ne sais pas. Moi, je l’appelais Maman. Quand on me promenait dans Le Parc de Sceaux dans ma poussette, elle avait mis une affiche : « regardez-moi, mais ne me touchez pas ! » J’étais très beau… (rires)

LA : Et ensuite ? 

AD : Ils se sont quittés. Ils ont divorcé. C’est ma mère qui m’a gardé. Elle s’est remariée, elle a fait un, puis deux enfants… Mon père en a fait trois de son côté. Et finalement j’étais là au milieu de tout le monde. 

Je les gênais. Ils ne savaient pas quoi faire de moi. J’ai été envoyé en pension. J’y ai passé ma vie. 

J’ai fait les trois Saint-Nicolas : Igny, Buzenval et Issy-les-Moulineaux. Quand j’étais viré, on me collait dans un autre établissement…

LA : Pourquoi vous étiez viré ? 

AD : Parce que j’étais turbulent et dur à cause de mon enfance difficile. J’étais ce qu’on avait fait de moi. Un jour, ce n’a plus été possible. J’ai fichu le camp et je me suis engagé dans l’armée à 16 ans et demi pour partir à 17 ans.

Alain Delon dans "Adieu l'ami" (Jean Herman, 1968)
Alain Delon dans "Adieu l'ami" (Jean Herman, 1968) © AFP / UPI

L’armée lui a tout appris

Alain Delon : Comme j’étais mineur, il me fallait l’autorisation de mes parents. Quelques années après, j’ai compris qu’ils n’auraient peut-être pas dû signer : 

On n’envoie pas un gosse de 17 ans en Indochine faire la guerre !

Mais l’armée m’a beaucoup appris. Tout ce que je suis devenu après, ça fait hurler les gens, mais je m’en fous, je le dois à l’armée. J’ai appris à me tenir, le respect, la discipline, et les responsabilités.

Laure Adler : Vous étiez très jeune…

AD : 17 ans ! Je me suis engagé le jour de mon anniversaire en octobre 1952. Et je suis parti le 23 janvier 1953. J’ai fait ma formation d’abord près de Rennes, puis à Toulon. Puis un an après, je me suis porté volontaire pour l’Indochine. C’était le bonheur…

LA : Pourquoi le bonheur ? 

AD : J’étais ce que je voulais être, on me fichait la paix. Je n’étais plus entre deux familles à gêner tout le monde.

LA : Vous vous sentiez de trop ? 

AD : On me fait, on se quitte, on se remet en ménage, et on se dit : « Celui-là, qu’est-ce qu’on va en faire ? ». Alors que dans l’armée, on m’accueille avec plaisir. J’ai eu un commandant qui m’a tout appris.

Alain Delon en 1963 ("Mélodie en sous-sol", Henri Verneuil)
Alain Delon en 1963 ("Mélodie en sous-sol", Henri Verneuil) © AFP / Marcel Dole / Photo12

LA : Tout n’était pas formidable la guerre d’Indochine…

AD : On savait pourquoi on était là. J’ai des amis qui sont morts. J’aurais pu y rester aussi. Mais on savait ce que l’on faisait : quand vous partez faire la guerre, ce n’est pas pour revenir avec un bouquet de roses…

LA : Vous avez eu peur ? 

AD : Oui, quand on était sur Les Arroyos (petits fleuves autour de Saïgon). Lors d’une patrouille, un de mes copains commencent à claquer des dents. 

Il a eu peur. Et tout à coup, ce sont cinquante types qui se sont mettent à claquer des dents parce qu’on pouvait être mitraillés de tous les côtés. 

Une image que je n’oublierais jamais. Et puis, je n’ai pas tellement envie d’en parler, mais quand on passait dans les villages, on nous jetait des grenades ou on nous nous tirait dessus. Je n’ai pas voulu m’en mêler, mais il était prescrit d’éliminer les habitant pour ne pas qu’ils tuent vos copains.

LA : Vous avez vu des morts ? 

AD : Oui, à la guerre, on ne voit pas autre chose. Je n’ose pas trop le dire, parce que ça choque, mais ça forme aussi.

LA : Vous qui étiez indiscipliné avant l’armée, vous  êtes devenus obéissant. C’était une sorte de colonne vertébrale ? 

AD : Pas tout à fait. J’ai aussi fait des « conneries » à l’armée. Je l’ai déjà raconté il y a longtemps dans une émission qui s’appelait « Qu’avez-vous fait de vos 20 ans ? ». Un soir avec des copains, on a pris une jeep pour aller en ville sans rien dire à personne. On a eu un accident. Et comme j’étais ce que j’étais, j’ai tout pris sur mes épaules : j’ai dit que c’était moi qui conduisais. J’ai pris trois mois de prison à Saïgon. Je purge ma peine. Et tout-à-coup, je prends conscience qu’on est le 8 novembre 1955 et que ce jour-là, j’ai 20 ans. Et j’étais à 20 000 km de mes parents, et je n’avais pas d’amis autour de moi. Et des larmes ont coulé. Voilà ce que j’ai fait de mes 20 ans.

LA : Ce n’est pas gai ! 

AD : C’est ma vie, je ne la regrette pas, et j’en suis fier. Et ceux à qui ça ne plait pas, je les emm...

LA : Ça, c’est la posture, vous étiez malheureux à vingt ans

AD : J’étais malheureux, mais je n’étais pas malheureux là-bas. J’étais plus malheureux au Parc de Sceaux qu’à Saïgon.

Alain Delon et Romy Schneider lors d'un bal en 1959
Alain Delon et Romy Schneider lors d'un bal en 1959 © AFP / dpa Picture-Alliance

Après l’armée, les petits boulots

Laure Adler : Quand vous êtes rentré, vous vous êtes demandé ce que vous alliez faire ? 

Alain Delon : Avec un copain, j’ai habité au Régina à Pigalle. Un soir, je suis sorti dans un bar et ma vie a commencé comme ça. 

LA : Vous viviez d’expédients à ce moment-là. C’est votre beauté qui a fait la suite de votre vie ? 

AD : Je pensais qu’on allait parler cinéma…

LA : On y vient : ça a duré combien de temps cette vie de petits boulots ? 

AD : J’en ai fait plein jusqu’au jour où le cinéma m’a appelé. Je suis arrivé dans le cinéma à cause des femmes, parce que parait-il je n’étais pas mal. J’avais 22, 23 ans. Les femmes tombaient amoureuses. Elles s’appelaient Michele Cordoue, ou Brigitte Auber

Une beauté qu’il doit à sa mère

Laure Adler : Votre physique justement…

Alain Delon : Je le dois à ma mère.

LA : A votre père aussi ? 

AD : Non. 

LA : Pourquoi ? 

AD : Tout ce qu’on voit de moi, c’est ma mère. Je ne ressemble en rien à mon père. Heureusement !

LA : Il n’était pas beau ? 

AD : Rien de plus.

LA : Et votre mère ? 

AD : Magnifique. Je m’amuse quelque fois avec mes cheveux et en les faisant tomber, comme ça… Et en me regardant, je la vois, elle. 

LA : Est-ce que vous compreniez pourquoi vous plaisiez ? 

AD : 

Je savais que j’avais quelque chose qui attirait. J’étais bien obligé de m’en rendre compte… Je ne suis pas con à ce point-là.

Le premier à me proposer de tourner, c’était Yves Allégret à la demande de sa femme d’ailleurs, Michèle Cordoue. Je lui ai d’abord que c’était bien gentil, mais que ce n’était pas pour moi. Il a insisté…

LA : C’était votre beauté donc…

AD : Oui, évidemment, pas mon talent, puisque je n’avais pas encore tourné. On ne savait pas si j’étais capable…

LA : C’est votre « gueule » ? 

AD : Vous l’auriez connue, il y a quarante ans, elle était pas mal, vous savez.

LA : Elle est mieux maintenant.

AD : Je ne suis pas d’accord. J’aimerais bien retourner quarante ans en arrière. Quatre-vingt quatre ans, ça commence à faire. 

Septembre 1968 : Alain Delon et Romy Schneider pendant le tournage de "La Piscine"
Septembre 1968 : Alain Delon et Romy Schneider pendant le tournage de "La Piscine" © AFP

Alain Delon ne veut plus faire de cinéma à moins qu'une femme metteur en scène lui propose un rôle

Laure Adler : Vous pouvez toujours faire du cinéma…

Alain Delon : Non, je n’en ai plus envie. 

Le cinéma d’aujourd’hui, n’est plus le cinéma que j’ai connu, que j’ai aimé, et que j’ai fait.

Ça ne m’intéresse plus. L’exception ? J’aurais aimé avant de mourir tourner avec une femme metteur en scène. Et hier justement, l’une d’elles m’a appelé. Je ne vous dirai pas qui. Si son histoire me plait, je ferai pour terminer un film avec elle.

LA : Pour terminer quoi ? 

AD : Ma carrière !

J’ai envie de prendre ma retraite.

Ça suffit comme ça. Il n’y a que les politiques et les acteurs qui ne s’arrêtent jamais. 

Je n’ai pas envie de tourner à 92 ans… Je ne veux pas du combat de trop. 

J’ai organisé les championnats du monde de boxe en France. Parmi les boxeurs d’exception, il y en a qui ont fait le combat de trop. Et c’est affreux ! Pour moi, j’ai fait les Championnats du monde dans ma vie d’acteur et je n’ai pas envie de faire le film de trop.

LA : Et si Jean-Luc Godard vous appelle ? 

AD : J’ai beaucoup aimé Godard, j’ai même fait un film avec lui [ndlr : Nouvelle vague en 1990]. Maintenant, il est très fatigué et n’a plus envie de travailler.

LA : Et Polanski ? 

AD : C’est différent. Il ne m’a jamais appelé. Il y en a deux, ils le savent. Polanski et Besson. Sortis d’eux, ce sont des femmes. Mais je préférerai finir avec une femme.

LA : Quand quittez-vous votre personnage ? 

AD : Quand le film est terminé.

LA : Les rôles sédimentent à l’intérieur de vous, c’est pour ça qu’il faut continuer.
AD : Non, je n’ai plus de chef d’orchestre, ou alors une femme. J’ai toujours dit que j’étais un grand musicien, un grand soliste. Mais j’ai besoin d’un Von Karajan devant moi (Grand chef d’orchestre autrichien). Et si je ne l’ai pas je ne suis pas un grand soliste : je fais des erreurs.

Aller plus loin

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Alain Delon en 1976
Alain Delon en 1976 © AFP
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