amour
amour © Radio France

Evidemment, certain(e)s resteront aveugles et sourdes devant AMOUR. C'est leur droit et c'est peut-être même dans le cas présent une absolue nécessité de se protéger : "Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face" (j'avais écrit refarder... à méditer...sans fard évidemment...). Le soleil de l'amour que se portent les deux protagonistes du film (Trintignant-Riva, donc) et la mort-amour qui est au bout de leur chemin, nul n'est obligé de les supporter, ni l'un, ni l'autre. Le miroir que nous tend Haneke n'est pas de l'ordre des "vanités" d'antan, même si le cadre superbe du bel appartement bourgeois pourrait bien s'y prêter. Il est le strict reflet d'une réalité vitale qui s'appelle la fin de vie. Mais, heureusement, on n'est pas chez Stéphane Brizé et son insupportable "Quelques heures de printemps". Ici, on ne défend aucune thèse, aucune association, aucun droit à... Dans cet appartement-tombeau, on songe à ces couples faussement légendaires et vraiment prosaîques malgré tout (Elsa et Louis, Sartre et Beauvoir, Althusser et Hélène,...) Et peu importe à vrai dire comment eux ont mis fin à leur "amour" : dans tous les cas de figure, l'un contre l'autre, tout contre, oui. Même la tendance Althusser : "elle lui pompait l'air, il l'a étouffé." Le lacanisme laconique a du bon parfois. Ce qui arrive chez Haneke n'appartient qu'à ces deux êtres humains tendrement suivis par le cinéaste. Oui, tendrement, à pas comptés, à pas feutrés même pour ne pas faire craquer le parquet dudit appartement. On y est admis en douce, comme ce pigeon qui à deux reprises vient peut-être signifier qu'à l'extérieur la vie continue, d'un battement d'aile-battement de cœur.

On peut avoir le mal de mère en regardant AMOUR. C'est alors que le cinéma fait intrusion dans la vie intime du spectateur bénévole que je suis comme vous. On se gardera pourtant en rendant ainsi compte de rendre les armes de l'intime, du trop intime. A chacun sa façon, n'est-ce pas, d'enterrer ses regrets et ses morts dans l'incroyable "chambre verte" que constitue alors une salle de cinéma. Je ne sais si Truffaut aurait aimé cet AMOUR-là. Je sais seulement que dans la chapelle ardente et laïque à laquelle il initie Nathalie Baye, les figures de Trintignant et Riva méritent leur petite bougie vacillante. Moretti en ce sens a eu raison de les associer tous deux au film dont ils sont l'essence et l'existence.

AMOUR, c'est un peu comme la corrida : mieux vaudrait éviter le prosélytisme, sous peine de choquer les sensibilités. Il est manifeste que des spectateurs refuseront ce spectacle. Une fois encore, à chacun ses frontières. Comme on le sait, Trintignant vit à Uzès depuis des années. C'est dans cette ville minérale que Resnais avait ancré le décor de L'AMOUR A MORT, le titre explicite du film d'Haneke. Hasard évidemment. Chez Resnais, il était question de résurrection. Rien de tel chez Haneke. Mais le diable en sera toujours pour ses frais. S'il lui prend l'envie, comme Jules Berry dans LES VISITEURS DU SOIR, de tendre l'oreille au-delà de la mort, il entendra battre à l'unisson les cœurs des deux héros d'AMOUR. Et cela lui déplaira très fortement. Il n'y apas d'amour, c'est entendu, il n'y a que des preuves d'amour. Celles dont nous parle Haneke sont les plus définitives, certes. C'est pourtant ce que l'on a vu de plus beau cette année à Cannes. Il est de toute première nécessité que vous alliez en faire l'expérience. Quitte à décidément détourner le regard et les sens. A moins que vous ne restiez ensuite muet de longues minutes. Ce temps qu'il faut pour sortir de la chambre verte, considérer le monde et dire, comme Aragon : "Rien, moins que rien, pourtant la vie."

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