Puissante restitution de l'imaginaire enfantin… film bouleversant ou mauvais film ? Les critiques donnent envie, ou pas, d'aller voir "Fais de beaux rêves".

Détail de l'affiche de "Fais de beaux rêves" de Marco Bellocchio
Détail de l'affiche de "Fais de beaux rêves" de Marco Bellocchio © IBC movie, Kavac, Rai cinéma

Avec les critiques Danièle Heymann (Marianne), Pierre Murat (Télérama), Xavier Leherpeur (7ème Obsession) et Jean-Marc Lalanne (Inrockuptibles).

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Un film un peu puzzle

La présentation du film par Jerôme Garcin : Fais de beaux rêves, le film dont les critiques du Masque et la plume voulaient tous parler ! C’est un long film de deux heures et quart du maestro italien Marco Bellocchio avec Valerio Mastandrea, Berenice Bejo, et Guido Caprino. Marco Bellocchio adapte ici le récit autobiographique de Massimo Gramellini, journaliste à la Stampa. L’histoire d’un homme qui a grandi sans faire le deuil de sa mère adorée, morte brutalement lorsqu'il avait neuf ans. L'enfant est incarné par un gamin, un petit rebelle, Nicolo Cabras, qui a un regard noir incroyable, et traverse véritablement l’écran. Journaliste sportif, puis reporter de guerre, il a cherché jusqu’à ses 40 ans pourquoi et comment sa mère avait disparu. Une mère dont les derniers mots ont été : « Fais de beaux rêves ». Cette phrase le hante. Marco Bellochio raconte cette quête d’un homme qui vit avec le souvenir de cet amour exclusif et paralysant. Une histoire pleine de flash-backs, sans chronologie, avec un côté un peu puzzle, qui mêle des images d’enfance à Turin, des images de télé, des images d’actualité avec la guerre des Balkans. Bérénice Bejo joue le rôle de la femme médecin qui permet à Massimo de guérir de son traumatisme.

Une puissante restitution de l’imaginaire enfantin

Jean-Marc Lalanne : J’ai beaucoup aimé. Marco Bellocchio est pourtant un cinéaste auquel je ne pense pas souvent. J’ai été saisi de voir à quel point c’est un immense metteur en scène, dans le sens le plus pur du terme. Ce qu’il crée par la mise en scène, par le sens du rythme, du cadrage, c’est inouï et la façon dont il métamorphose dans la partie qui concerne l’enfance du personnage l’appartement en une sorte de grotte, de conte enfantin où les couloirs deviennent des tunnels, c’est quasiment Moonfleet de Fritz Lang.

Il y a puissance dans la restitution de l’imaginaire enfantin qui m’a interloqué. J'ai aussi été marqué par la force de ce que peut faire la mise en scène. J’adore cette construction en puzzle, dont tu parlais, le côté pointilliste qui va recomposer un trauma en prenant tous les moments éparpillés dans la vie où quelque chose resurgit, où une question se résout. Il y a une scène sidérante où le personnage fait un reportage en Serbie et où il voit un enfant perdre sa mère sous ses yeux. Il se réfugie dans un jeu vidéo et tout à coup, il va comprendre que cette forclusion, ce déni, c’est son histoire. C’est une image fulgurante. Donc, la puissance de la mise en scène et un très beau personnage d’enfant éponge qui s’empare de tout ce qu’il y a autour de lui : la natation, le football, Belphegor, la variété italienne et y projeter quelque chose qui lui permet de fuir un malheur auquel il n’arrive pas à faire face. Un film très émouvant.

Un mauvais film de Bellocchio

Pierre Murat : Je ne suis pas d’accord. Je ne suis vraiment pas entré dans ce film. J’ai pourtant une grand passion pour Marco Bellocchio. Depuis quelque temps, je trouve qu’il était revenu au zénith avec _Vincere,_ Buongiono notte ses films récents qui sont absolument magnifiques. Là, j’ai trouvé contrairement à vous, j’ai trouvé le scénario que vous dites puzzle, je l’ai trouvé inutilement compliqué. J’ai trouvé qu’il n’y avait pratiquement pas d’émotion. J’ai peut-être un problème avec l’enfance ou les enfants. Je vais aller voir le psy, peut-être qu’il me donnera quelques conseils, mais là, je trouve ça d’abord balourd, quelque fois, Bellocchio l’est, et là, il l’est à son maximum. Et puis je trouve qu'il nous donne tellement d’avance. C’est-à-dire qu’on a compris très vite ce que le héros met 42 ans à comprendre. Ce qui fait qu’au bout d’un certain temps, on a envie de lui dire : « tu ne comprends pas quel est le secret ? Eh bien, on va te le dire. » Ça devient d’une lenteur, d’une longueur, d’une préciosité. Comme je trouve la forme un peu lourde, s’il n’y a pas de fond, ou si le fond me parait un peu banal, c’est pour moi un mauvais film de Bellocchio. Ça arrive. Il reste un des plus grands cinéastes italiens actuels. Mais là, je suis resté sur le seuil.

C'est un film magnifique et bouleversant

Xavier Leherpeur : Je ne suis pas d’accord. Ce film est magnifique. Pour moi, le vrai sujet du film c’est : "Que fait-on de tous ces fantômes qui ont traversé notre enfance et qui nous hantent ?" Ce n’est pas parce que c’est une évidence, que ce n’est pas magnifiquement traité. Il y a des fantômes de pacotille de la télé, qui nous terrorisent, dont on ne se débarrasse jamais : Belphégor dont il cherche à faire un allié. C’est magnifique quand il convoque Belphégor dans ses moments de détresse. La scène d’ouverture est une scène de cauchemar : elle lui a dit "fais de beaux rêves", il entend un bruit qui claque et toutes les portes qui claquent se referment sur lui comme dans une maison hantée qui se verrouillerait autour de l’enfant. Et ce couloir, il n’en sortira jamais.

C’est peut-être lourd psychanalytiquement, mais au plan cinématographique, ça donne quelque chose de magnifique parce qu’il y a un travail sur le son qui est non réaliste et qui exacerbe ce côté inquiétant. Le film est complètement baigné d’étrangeté, dérangeante, un peu glauque. C’est complètement dans le sujet parce que c’est un gamin qui va passer sa vie à chercher à sortir de sa nébuleuse. Et les cadavres vont continuer à le récupérer : il va interviewer quelqu’un et le type se suicide. Il y a cette femme dont il découvre le cadavre à Sarajevo. Toute sa vie, il a l’impression qu’il est amené à s’interroger sur la manière dont les morts vont venir le chercher. Il essaye de comprendre pourquoi. Bien sûr qu’il a compris de quoi était morte sa mère. Mais le silence et le déni sont des refuges. En même temps, le film est lumineux par son utilisation insolite de la musique. A un moment, il y a une chanson française, Colchique dans les prés, interprétée par Emmanuelle Devos qui est absolument magnifique. Il y a aussi de la pop anglaise, de la pop italienne. Je trouve ça bouleversant.

J’ai été totalement bouleversée

Daniele Heyman : J’ai été totalement bouleversée avec le sentiment que Bellocchio est le dernier grand d’un cinéma italien que nous avons tant aimé. Cette scène d’ouverture de ce Fais de beaux rêves, c’est cette nuit-là. Ils dansent, et sa mère lui dit la phrase. Et il s’endort. Et c’est tout le film : c’est comment on peut faire de beaux rêves alors qu’on a un chemin tout balisé par cette béance. Cette absence à laquelle, il ne veut d’abord pas croire. C’est cette volonté de ne pas croire à la mort qui va le poursuivre absolument toute sa vie. Ça c’est magnifique. Au passage Bellocchio montre que le secours de la religion est assez inefficace. Il a suivi l’autobiographie de ce journaliste. C’est effectivement une vie qui est jalonnée par la mort et par la recherche. Il y a une phrase qui dit tout le film : "Vous êtes orphelin ?" Et il répond : "je l’ai été". C’est-à-dire : comment on avance, comment à réussi à savoir sans vouloir savoir. Et vraiment, c’est un film qui tout au long qui se penche sur le couple initial mère/ fils. 50 ans plus tôt, il faisait déjà Les mains dans les poches avec beaucoup plus de colère politique et humaine. Là c’est remplacé par une immense mélancolie.

Écoutez un extrait :

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La bande-annonce :

►►► ALLER + LOIN : Marco Bellocchio invité de L'Heure bleue de Laure Adler et écoutez aussi La prescription cinéma de Laurent Delmas consacré à Fais de beaux rêves.

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