Une précision d'abord : le "spécial copinage" cher à certains journalistes n'est pas mon fort. C'est la raison pour laquelle, j'ai évité de dire ici tout le bien que je pense de la réédition augmentée du livre d'entretiens d'André Asséo avec Jean-Louis Trintignant ("Du côté d'Uzès" aux éditions du Cherche Midi, cité par Vincent Josse sur son blog).

J'ai travaillé plusieurs années aux côtés d'André sur France Inter et nous sommes restés amis, c'est dire si mon point de vue n'est guère objectif. Il me faut donc faire silence sur le livre d'un ami consacré à un acteur que j'admire profondément et dont le titre fait référence à Uzès, la ville totale chère à mon cœur, berceau familial et cité-refuge. J'ai conscience de rompre déjà le contrat en écrivant cela. Pas facile de se taire quand on aime !

André Asseo
André Asseo © PhotoPQR/Le Parisien/guy Gios

Mais je voudrais ici confirmer ce qu'écrit Vincent Josse à propos de Trintignant, cet heureux fanfaron qui cultive avec bonheur l'art des masques.

Ce n'est pas pour rien qu'il dit depuis longtemps sur scène des textes (entre autres) d'Aragon, l'auteur de cette formule définitive, troublante et essentielle : le "mentir-vrai". Trintignant cultive cet art-là avec élégance et brio. Et que demande-t-on à un acteur, après tout ? Le Trintignant que j'ai récemment rencontré dans un palace cannois avec Christine Masson pour les besoins de "On aura tout vu" n'avait rien d'un homme atteint par la maladie. Il était alerte, espiègle, se moquant gentiment de sa partenaire Emmanuelle Riva présente elle aussi.

Cet homme-acteur était là, assis face à nous, disert et mutique tout à la fois, il était présent sans l'être vraiment, dans ce tourbillon festivalier un peu vain et qui semblait alors si décalé. C'est ce mystère Trintignant qui fait tomber certains de ses interlocuteurs dans l'abattement ("il va mal") ou l'enthousiasme ("il est en pleine forme"). Sa vérité à lui est ailleurs. Il ne la dira jamais à personne. Trintigant n'est pas tout à fait un homme comme les autres. Il est un chat qui joue avec ses semblables au jeu du "Mentir vrai". Lui seul en connait les règles. Lui seul en détermine les modalités. Il lui faut savoir être sincère ET roublard en même temps et dans la même phrase. Cela s'appelle le paradoxe. Exactement la phrase de Prévert dite le soir de la clôture de Cannes. Exactement la formule d'Aragon. Et puis aussi, on pourrait dire de lui "Ne le secouez pas, il est plein de larmes".

Et chacun sait bien pourquoi. Seulement voilà, ne comptez pas sur lui pour qu'il vous les donne ses larmes. Elles lui appartiennent. Trintignant est aussi un autarcique de ses émotions, et c'est très bien ainsi. Il est de ce point de vue hors de son époque et de son temps où la transparence absolue est de règle. C'est pour cela aussi qu'Uzès lui va si bien. Dans cette "ville-escargot" (Pascal Rambert), on ne peut que se réfugier à l'écart et à l'égard du temps. Il fut une époque (avant sa restauration, sous l'égide de Malraux) où on l'appelait "la belle endormie". Fort heureusement, aucun prince charmant ne l'a en fait tirée de son sommeil. Et surtout pas les touristes du marché du samedi matin ! Qui ne sont en fait que des figurants à leur insu d'une carte postale hebdomadaire (il faut bien que le commerce vive...).

Ensuite, et la majorité du temps, il fait bon se blottir dans les ruelles et les venelles de cette cité, au sein de ces places, de ses cours intérieures à la fraîcheur amère, comme dans un cocon, une matrice évidemment, dans un ronronnement éternel de chat comblé et pas dupe pour autant. En fait, j'ai le sentiment qu'Uzès est pour Trintignant ce que la gare de Perpignan était pour Dali ! Il n'a réalisé lui-même que deux films mais le plus réussi s'appelle "Une journée bien remplie" et c'est un petit bijou d'humoir noir que le cinéma français est en général incapable de produire. Où le film se déroule-t-il ? Autour d'Uzès, on s'en doutait, et de façon monomaniaque et presque obsessionnelle.

Uzès est le centre géographique de cette histoire de vengance abominable. Uzès est tout à la fois la capitale, le labyrinthe et le château-fort du film de Trintignant. On pourrait y tourner aussi bien un balcon en forêt que le désert des tartares. L'attente y est la règle absolue. L'attente de rien, comme il se doit nécessairement. Surtout, surtout n'en rien attendre en retour, c'est son côté Parpaillot, n'est-ce pas ? Egoïstement, on se réjouit que seuls, ou presque, Resnais (dans "L'Amour à mort") et Trintignant donc aient voulu capter les potentialités cinématographiques d'une ville minérale et comme centrée sur sa propre histoire, fondamentalement autiste. Tant mieux parce que faire d'Uzès une ville de cinéma aurait signé inévitablement son arrêt de mort.

Bref, c'est la ville qu'il faut à Trintignant : la ville des pas de côté, des paradoxes, des contraires (Protestants et Catholiques s'y exterminèrent joyeusement durant des siècles avant de le faire plus tristement par le mariage...), des "Je vais bien mais je vais mal", des "Je vais me suicider, mais avant je vais faire un film d'Haneke et puis peut-être encore un autre après"... Même le vin que Trintignant co-produit du côté d'Uzès (à Saint-Hilaire d'Ozilhan) a des allures de paradoxe ambulant. Il s'appelle le "Rouge Garance". Oui, comme la Garance de Prévert évidemment : genre" Uzès est si petit pour nous qui nous aimons d'un aussi grand amour" ! Un prénom féminin mais un rouge de sang. Un vin de cailloux du Rhône.

Pour l'élégance anglaise de Trintignant, on se tournera plutôt vers son blanc, parfait dans le genre bonbon, mais en finale gare à l'acidulé qui surprend les papilles... Du pur Trintignant, vous dis-je. Il est manifestement comme ça, Trintignant, jamais là où on l'attend. Jamais là où les uns et les autres voudraient le mettre. Il est foudroyé mais debout. Aveugle mais lucide. Boitant mais allant droit. Ironique mais aimant. On se plait à l'imaginer à regarder les lézards sur sa terrasse d'Uzès, comme il le dit à Asséo, et à lézarder lui-même. Encore un "mentir-vrai" ? Peut-être.. Assurément... Non... On s'en fiche. La voix de Trintignant nous accompagne. Elle est la "musique de l'être humain et tout le reste est jouer aux dés".

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