"Faute d'amour" dresse un portrait terrible de la Russie d'aujourd'hui. Le film avait fait sensation à Cannes et avait reçu le Prix du Jury. Qu'en pensent les critiques du Masque ?

Alyocha (Matvey Novikov) a disparu. A-t-il fugué, a-t-il été enlevé ?
Alyocha (Matvey Novikov) a disparu. A-t-il fugué, a-t-il été enlevé ? © Pyramide Distribution

Génia et Boris, un couple moscovite en instance de divorce (les deux d'ailleurs se trompent autant qu'ils se haïssent), s’unissent pour retrouver leurs fils Aliocha, 12 ans, qui a disparu sans qu'on sache s’il a fugué ou s’il a été enlevé, et cela juste après une très violente dispute de de ses parents. Pour le retrouver , ils se lancent dans une course poursuite - dans des paysages absolument sinistres, escortés par une musique funèbre.

Ce film est évidemment l'occasion pour Zvyagintsev de dresser un portrait assez terrible de la Russie d'aujourd'hui.

À Cannes, d'ailleurs, le cinéaste se réclamait surtout de Bergman ; il disait vouloir que son film soit comparé à Scènes de la vie conjugale

Michel Ciment : "un très beau film"

Ça confirme monsieur Zvyagintsev comme un grand cinéaste : c’est son cinquième film et tout ses films ont énormément marqué.

Je pense qu'effectivement, si Bergman faisait des films aujourd'hui, il pourrait encourir le même reproche : c'est-à-dire de surplomber, d'être moralisateur, de critiquer, etc. Je ne vois pas du tout ça, je trouve que les personnages (le mari et la femme qui sont séparés) ne sont pas du tout caricaturaux : ce sont des gens qui ont leur dimension humaine.

Zvyagintsev est à la fois proche de “l'âme russe” : un sens prodigieux des paysages, la façon de filmer la neige, filmer la forêt, filmer les bouleaux, qui est magnifique. Et en même temps, c'est très contemporain - plus que Bergman - dans ce sens qu'il parle vraiment aussi de la Russie d'aujourd'hui : on est en pleine guerre avec l'Ukraine, on le voit à la télévision, etc.

C'est un constat sur l'égoïsme aujourd'hui. Peut-être que la Russie est en train de rattraper le monde occidental, dans la mesure où ces gens sont repliés sur eux-mêmes, sur leurs petits problèmes et ils négligent cet enfant.

Matvey Novikov dans "Faute d'amour" (2017)
Matvey Novikov dans "Faute d'amour" (2017) / Pyramide Distribution

Alain Riou : "un bien pénible chef d’oeuvre"

Si ça n'était pas un chef-d'oeuvre, je pense qu'on serait très sévère envers le traitement des deux personnages principaux qui sont peut-être montrés avec subtilité, je ne sais pas, mais enfin elle est une mégère épouvantable, fille de mégère (le film d'ailleurs frôle perpétuellement la misogynie) et le type est un ectoplasme…

Le film est beau ; c'est vrai que c'est un chef-d'oeuvre par sa forme, mais c'est un chef-d'oeuvre exaspérant !

Et quand on me dit que c'est extrêmement sévère pour la Russie, moi ça me gêne beaucoup parce que je ne vois pas en quoi on est supérieurs à ces gens… On peut faire la même chose sur n’importe qui.

Zvyagintsev a le droit de penser à Bergman - enfin, il me semble qu'il y a une subtilité chez Bergman sur les personnages, une façon de les creuser, de les approfondir, qu’on ne trouve pas là.

Maryana Spivak
Maryana Spivak / Pyramide Distribution

Eric Neuhoff : "Le reste, à côté, c'est zéro, c'est de la crotte de bique !"

Il aurait fallu consacrer toute l'émission à ce film.

Quand on a un film comme ça, on arrête tout, on quitte son bureau, on va dans une salle, on emmène la seule personne avec qui on serait prêt à affronter l'apocalypse parce que c’est un film dont on sort dévasté.

C'est un faire-part de décès ! L'amour est mort...

Maryana Spivak (Genia) et Matvey Novikov (Alyosha) dans "Faute d'amour" d'Andreï Zviaguintsev (2017)
Maryana Spivak (Genia) et Matvey Novikov (Alyosha) dans "Faute d'amour" d'Andreï Zviaguintsev (2017) / Pyramide distribution

Pour paraphraser je ne sais plus qui “ça se passe en Russie, c'est-à-dire partout” ! Alain a raison : ça peut être en France. On voit cet enfant de 12 ans qui est un boulet pour ses parents, qui se comportent avec lui comme les gens qui ne peuvent pas avoir d'enfants et qui en adoptent un , qui ensuite peuvent en avoir de leur côté et qui sont embarrassés par ce premier gamin. Et c'est horrible ! Ils ne pensent qu'à eux. Ils ont reconstruit leur vie chacun de leur côté dans une sexualité qui est triste, qui est moderne, qui est grise, qui n'apporte rien. Quand cet enfant disparaît , il arrive à ce couple en train de divorcer la pire chose : ces deux-là sont obligés de prendre leurs responsabilités, de faire semblant de s'entendre et de se revoir alors qu’il y a entre eux la haine à l'état pur.

Ce film est d'une puissance, d'une violence, d'une justesse !

Jean-Marc Lalanne : "une scénographie virtuose"

Le film a fini par me me gagner alors que vraiment je n'étais pas parti acquis au départ.

Je trouve qu'il y a une forme de redondance entre la forme du film et ce qu'il raconte. C'est un procès de l'individualisme contemporain qui touche à mon avis à du puritanisme : la diabolisation de la sexualité des parents comme cause de la disparition de l'enfant, je la trouve un peu lourde…

En même temps, il est tellement virtuose en sur la scénographie qu’il y a une sorte de musique du film qui m'a pris et qui crée une sorte de tension… Il y a trois films cette semaine sur les disparitions d'enfants (Ça, Mon garçon et Faute d'amour) et étrangement, c'est peut-être le plus angoissant des trois. Purement par la scénographie, par la durée des plans, par la manière de faire circuler des personnages dans le plan, il crée une tension très forte et je pense qu'il a vraiment une très grande habileté de cinéaste qui a fini par transcender ce qui me gênait.

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9 min

"Faute d'amour" d'Andrey Zvyagintsev : les critiques du Masque & la Plume

Alexey Rozin : le père dans "Faute d'amour" d'Andrey Zvyagintsev
Alexey Rozin : le père dans "Faute d'amour" d'Andrey Zvyagintsev / Pyramide Distribution

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