Le prestigieux prix cannois récompense-t-il enfin un film de genre ? Ou le travail d'une cinéaste présentant un book de ce qu'elle sait faire en cinéma ? Salue-t-il un film avec des problèmes de scénario, ou un film vraiment innovant ? Les avis des critiques cinéma de l'émission culturelle du dimanche soir

Agathe Rousselle, Julia Ducournau et Vincent Lindon le 17 juillet 2021 lors de la remise de la Palme d'or à Cannes
Agathe Rousselle, Julia Ducournau et Vincent Lindon le 17 juillet 2021 lors de la remise de la Palme d'or à Cannes © Getty / Stephane Cardinale - Corbis

La présentation par Jérôme Garcin  : 

"La Palme d'or a été décernée à Julia Ducournau pour son deuxième film, Titane, après Grave, qui avait marqué les esprits. A 37 ans, elle est non seulement la benjamine de la sélection officielle cette année, mais aussi la deuxième réalisatrice de l'histoire du Festival de Cannes à recevoir la Palme d'or après Jane Campion pour La leçon de piano en 1993.

C’est avec Agathe Rousselle et Vincent Lindon. C’est un film trash façon Crash de Cronenberg, qui s'ouvre par un accident de voiture, suivi d’une pose dans le cerveau de la jeune victime d'une plaque de titane. Vincent Lindon, joue un personnage ravagé par la mort de son fils, jouant les pompiers sous stéroïdes. Le film est sorti cette semaine avec un affichage dont on a peu parlé, qui est quand même interdit aux moins de 16 ans. Alors palme d’or ou palme gore ?" 

Nicolas Schaller : « Une palme d’or moderne qui va de l’avant »

"Ce n’est pas si gore que cela. Titane est violent, dérangeant, fatigant, mais pas si sanguinolent. Ce film est vraiment une surprise. On avait découvert la réalisatrice avec Grave. Titane est d’une grande radicalité ce qui prouve que Ducournau n’a pas eu peur du deuxième film. Il est rare que les seconds films aillent si loin tout en creusant le même sillon que le précédent. Là, elle enlève même l’humour de Grave. 

Dans Titane, elle ne conserve que les cendres de l'humour. Il y a dans ce film, une dimension proche de l’opéra qui écrase toute ironie alors qu'il y a des répliques assez drôles.

Mais le film est vraiment étonnant. Il faut tenir la première demi-heure. Je me suis demandé jusqu'au bout ce que je regardais. Je ne comprenais pas vraiment où j'étais. Parfois, je trouvais qu'elle faisait appel à la croyance de spectateur de manière tellement déraisonnée et tellement excessive que je me suis dit que j’allais décrocher.

Et non, à chaque fois, elle me rattrape parce qu'elle a un sens du cinéma. 

Julia Ducournau a des obsessions qui ne sont pas les miennes, mais qui le deviennent au bout d'un moment tellement "elle y va". J’ai trouvé Titane fascinant mais je ne peux pas dire que c'est un film qui m'a ému. 

Ce film a beaucoup divisé les critiques, et je trouve étonnant qu’il ait réussi à rassembler au sein du jury. C’est un geste fort de sa part de couronner Titane. 

C’est un choix moderne et une façon de regarder vers l’avant. 

J'ai vraiment l'impression de me retrouver devant un film qui, on va le dire un peu largement, crée un nouveau langage, son usage des symboles, elle scinde le film en deux parties très distinctes en changeant complètement de registre… C’est du jamais vu. "

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Ava cahen : "C’est un peu Si tu m’aimes prends garde à toi !"

"Cette envie d’aller plus loin et plus fort, Julia Ducournau le signifie d’entrée. Le film s’ouvre sur une scène où on entend le bruit d'un moteur qui tourne très vite. On est sous la voiture, dans ses entrailles. C'est presque le générique d'Alien. On a déjà cette mythologie dans un coin de notre tête. La réalisatrice va exciter ce symbole. Puis par un effet de lévitation, on va monter au niveau de la banquette du passager. Là, on va être au contact d'une enfant qui va taper très violemment dans le siège du conducteur. Le conducteur, c'est papa. Et pas n'importe lequel. C’est un père de cinéma puisque c'est Bertrand Bonello qui conduit cette voiture.

A partir de là, bien sûr qu'on pense à Crash, mais on voit aussi la rage d'une enfant mal aimée par son père, qui lui tourne le dos. 

Cette mal-aimée va rencontrer des hommes et des femmes qui vont vouloir l'aimer, elle. Mais « si tu m'aimes, prends garde à toi » est le message du film. 

Ce personnage d’Agathe Rousselle est formidable."

Xavier Leherpeur : « Ravi que ce type de film aille aussi haut, mais je suis insatisfait »

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Je suis quelque part ravi que ce film ait la Palme d'or. Je ne l'aime pas beaucoup, mais je suis d'accord avec Nicolas.

Je suis content parce que c'est un film réalisé par une femme, parce que c'est un film de genre, parce que c'est un film transgressif. 

Je ne l'aime pas parce qu'il me manque quand même quelques éléments moteurs qui existaient dans Grave où il y avait un propos. Il y avait une progression scénaristique, il y avait quelque chose de l'articulation qui m'intéressait que je ne retrouve pas dans Titane. 

Là, je vois un film brillamment mis en scène, mais je vois une succession de vignettes qui sont très dans la citation : Cronenberg, Alien, Claire Denis assez régulièrement, Carpenter…

Elle me donne l’impression de présenter un book à un producteur en leur disant : "Je peux faire un road movie", "Je veux faire un film avec Cronenberg"… Je suis désolé, ça ne me suffit pas pour être emporté. Je suis ébahi par tout ce que je vois :  par l'intelligence de la mise en scène, de l'interprétation. Il y a un moment, ça se fait un peu sans moi. 

Nous sommes dans la virtuosité gratuite et un peu vaine. 

"Elle est très contente de ce qu'elle fait. Je suis ravie qu'un film comme ça se hisse aussi haut. Mais en même temps, en tant que cinéphile et en tant que spectateur, je suis insatisfait."

Michel Ciment : "Julia Ducournau a une maîtrise du cinéma, du cadre, de la lumière, de l'intensité…

Je suis d'accord avec Xavier et il s'avère que moi aussi, je n’ai pas aimé totalement. J'avais adoré Grave, mais Titane a plus de problèmes de scénario. Grave était plus un film d'apprentissage. Je trouve qu’il y a chez Julia Ducournau une maîtrise du cinéma, du cadre, de la lumière, de l'intensité… 

Je suis heureux que ce jury ait pris une position très radicale. C’est aussi l'expression du temps : le jury était plus jeune. 

On assiste à un renversement historique concrétisé par la Palme d'or. Il y a cinquante ans, les grands maîtres s’appelaient Fellini, Bergman, Godard, etc… Les films d'horreur ou les films gore étaient très peu montrés. La presse n'en parlait pratiquement pas.

Aujourd'hui, ce genre est présent et est devenu officiel. 

Le Festival couronne une cinéaste gore et pas quelqu'un venu du cinéma d'auteur. C'est très symptomatique et cela représente très bien même notre époque. Et en même temps, je salue ce film. 

Avec : 

  • Ava Cahen (FrenchMania)
  • Xavier Leherpeur (7ème Obsession)
  • Nicolas Schaller (L’Obs)
  • Michel Ciment (Positif)

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