Dans « Le Monde » daté des 15 et 16 novembre, on peut lire en pages « Débats » une bien étrange tribune signée par deux historiens, Sylvain Boulouque et Stéphane Courtois, et intitulée : « "L’Armée du Crime" de Robert Guédiguian, ou la légende au mépris de l’histoire. Un hommage caduc à force de fictions. ». Ces deux historiens n’ont pas aimé le récent film de Guédiguian et c’est bien leur droit. Mais, ils parlent évidemment d’autorité en portant non pas un jugement esthétique et plus encore artistique sur le film, mais un regard qui se veut « scientifique ». Parés de la vertu professorale, ils cognent et cognent dur sur le travail de Guédiguian et de son scénariste Gilles Taurand. Qu’ils fassent mine d’oublier qu’il s’agit d’une œuvre cinématographique et non d’un essai historique, passe encore. Mais on reste sidérés devant la violence de leurs attaques et leur caractère souvent contestable sur le fond. Ils nous assènent leur lecture du film sans jamais s’interroger sur leur regard. Le film a tous les torts, y compris les plus opposés. Un coup, il lui est reproché de faire dans la psychologie en dotant un résistant de motivations autres que politiques (et en l’occurrence pulsionnelles). Un coup, on déplore le tableau purement prosaïque qui est fait de la résistance au quotidien ! Le tout avec une incroyable capacité à dire le vrai qui finit par devenir suspecte, en oubliant par exemple que certains de ces résistants sortaient à peine de l’adolescence et qu’on aurait intérêt, comme l’ont fait Guédiguian et Taurand, à tenir compte de cette réalité essentielle dans leur portrait…. Pour prouver à tout prix qu’ils disent le juste contre Guédiguian-Taurand qui diraient le faux, ils en viennent, comme il est normal, à dire… n’importe quoi ! Ainsi les policiers français du régime de Vichy « ne rechignaient pas à tabasser »… Formule d’atténuation pour se moquer d’un film qui ose dire que ces mêmes policier français pratiquaient non le tabassage mais la torture, ce qui est radicalement différent. Comme si la baignoire et autres abominations relevaient de la pure fiction. A trop vouloir prouver… Mais il est vrai qu’en matière de fiction Stéphane Courtois l’auteur du très controversé « Livre noir du communisme » en connaît un rayon. Il applique à sa « critique » du film de Guédiguian sa vulgate habituelle selon laquelle tout militant communiste est un complice des crimes staliniens, ce qui, pour les membres-martyrs du groupe Manouchian et tant d’autres résistants morts pour la liberté, relève d’une certaine forme d’indécence. Et d’un autre côté, reproche-t-on à Melville de n ‘avoir montré de la résistance que son versant gaulliste dans ce chef d’œuvre définitif qu’est son « Armée des ombres » ? Non évidemment et on a entièrement raison : une fois encore, un cinéaste est d’abord un artiste, libre de ses choixMais au fond le plus grave n’est pas là. Comme bien souvent, l’insinuation la pire se niche dans un détail, une vétille, une incise contenue ici dans l’ultime phrase de l’article : selon Boulouque et Courtois, Guédiguian agit pour des « raisons idéologiques et communautaristes ». Mais pourquoi ne pas l’avoir écrit plus tôt ? Pourquoi ne pas avoir tombé le masque avant ? Ce qui est dit ici tout simplement c’est que l’Armlénien de gauche Guédiguian a fait un film partisan sur Manouchian l’Arménien de gauche ! Comme la vie est simple. Qui se ressemble s’assemble et profère donc des mensonges. CQFD. Ce reproche-là est proprement révoltant. Il salit la démarche internationaliste de Manouchian, il fait croire à un communautarisme sectaire de Guédiguian, il jette le trouble sur les motivations de ces résistants. Bref, il communautarise une démarche artistique d'ordre universel au contraire et réduit son propos à une petite opération boutiquière. La fiction est donc ici du côté de Courtois, une fiction qui fait de tout créateur un suspect en puissance. Or, Guédiguian ne roule pour personne en la matière, sinon pour le cinéma. Les deux historiens en question ne peuvent hélas en dire autant : les vrais idéologues, ce sont eux.Ah ! ça ira !La phrase du soir ?« Homme de désir, ne laisse donc plus ébranler ta confiance par les injustices de tes semblables. »Louis de Saint-Martin, « L’Homme de désir »

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