Avant de parler cinéma, on s'offre pour le plaisir un petit hors piste qui consiste à citer in extenso le texte de Balzac, tiré de "La Maison Nucingen" lequel introduit ce numéro de "Feuilleton" :

En petit, l'affaire peut paraître singulière; mais en grand, c'est de la haute finance. il y a des actes arbitraires qui sont criminels d'individu à individu, lesquels arrivent à rien quand ils sont étendus à une multitude quelconque, comme une goutte d'acide prussique devient innocente dans un baquet d'eau. Vous tuez un homme, on vous guillotine. Mais avec une conviction gouvernementale quelconque, vous tuez cinq cents hommes, on respecte le crime politique. Vous prenez cinq mille francs dans mon secrétaire, vous allez au bagne. Mais avec le piment d'un gain à faire habilement mis dans la gueule de mille boursiers, vous les forcez à prendre les rentes de je ne sais quelle république ou monarchie en faillite, émises pour payer les intérêts de ces mêmes rentes : personne ne peut se plaindre. Voilà les vrais principes de l'âge d'or où nous vivons.

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Chapeau, Honoré ! Et ledit âge d'or n'est toujours pas terminé...

Revue feuilleton n°1
Revue feuilleton n°1 © radio-france

Reprenons donc notre "Feuilleton" côté cinéma. On peut d'abord un lire un court mais percutant texte de Dan Fante sur son père, John, et "les Dix d'Hollywood", soit un groupe de personnalités du cinéma qui en 1947 purgèrent des peines de prison en raison de leur appartenance supposée au Parti Communiste Américain. Où l'on découvre que le politiquement correct souffle toujours à gauche comme à droite et que les victimes du moment ne sont pas forcément des anges. permanents...

Bien des pages plus loin, Christopher Vourlias (traduit par Hélène Frappat) nous donne des nouvelles (plus ou moins bonnes) du Festival panafricain du film et de la télévision d'Ouagadougou. Mais le Fespaco, cette véritable institution, semble désormais sur le déclin. C'est du moins la doxa en cours. L'auteur de l'article raconte donc "son" festival lequel a pour centre névralgique l'Hôtel Indépendance. C'est le lieu où se croisent tous les invités. Plongée quelque peu surréaliste dans un monde cinématographique où nous perdons forcément nos repères. Tout ici est précaire, fugitif, transitoire. On peut penser que la fin du cinéma africain est donnée sur la table. Et puis de jeunes pousses remettent tout en cause. Y compris le Festival. Pour mieux peut-être l'investir et se l'accaparer. Jeux de pouvoir comme à Cannes ou ailleurs. Le Fespaco au risque de sa singularité et de sa banalité, c'est tout l'intérêt de ce reportage. Avec en commentaire, une synthèse intelligente de Guillaume Godard sur l'état actuel du cinéma africain.

Mais le plus séduisant, le plus étonnant est à venir. Adrien Bosc, sous le titre de "Croque-fruits" revient sur l'incroyable destin cinématographico-industriel (sic) deux frères Lucien et Sylvain Iktine qui, dans les années 40 à Marseille conçurent une barre de friandises mêlant plusiuers fruits secs. Quel rapport avec le cinéma me direz-vous ? L'histoire est simple : en 1936, l'un des frères Iktine, Sylvain, joue dans le film de Jean Renoir, "Le Crime de Monsieur Lange" dont l'une des particularités est de montrer une coopérative ouvrière en pleine activité bâtie sur le mode "Travaillons mieux, travaillons ensemble". Quelques années plus tard, pour fabriquer le "Croque -fruit", l'ex-acteur devenu industriel s'en souvient et crée avec son frère la Coopérative du Fruit mordoré qui, selon l'auteur de l'article, "sera pendant près de deux ans, au plus sombre de la guerre, une planche de salut et un merveilleux laboratoire social". Je vous laisse le soin de découvrir en lisant "Feuilleton" le destin de ces deux frères pas comme les autres, tragédie comprise. Ce récit superbement illustré en noir et blanc par Frédéric Pajak est en soi un beau moment d'humanité et un formidable... scénario de film.

"Feuilleton" est disponible dans les librairies indépendantes, maisons de la presse, Fnac, Virgin, Relay (gares et aéroports), si j'en crois le communiqué de presse qui l'accompagne. Pour ce numéro 2 faites vite, car je vous en ai parlé tardivement : le numéro suivant est à paraître le 15 mars prochain. Qu'on se le dise.

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