François Ozon reçoit pour la seconde fois en quatre ans le prix des auditeurs parmi les films français. En 2016, les auditeurs de France Inter saluaient "Frantz". Il était l'invité du "Masque & la Plume" ce dimanche et répondait aux questions de Jérôme Garcin, Sophie Avon, Xavier Leherpeur et Pierre Murat.

Le réalisateur français François Ozon à la présentation de son film "Grace a Dieu", Madrid, avril 2019
Le réalisateur français François Ozon à la présentation de son film "Grace a Dieu", Madrid, avril 2019 © Maxppp / Nico Rodriguez / EPA / Newscom

François Ozon, lauréat du prix des auditeurs pour les films français

François Ozon :

J'étais très heureux, j'étais aussi surpris parce que je ne m'y attendais pas du tout. Je pensais qu'une fois qu'on l'avait gagné une fois on ne pouvait pas l'avoir deux fois ! 

Le film Grâce à Dieu retrace le combat mené par les victimes du prêtre pédophile Bernard Preynat pour obtenir réparation et faire condamner la hiérarchie catholique, c'est-à-dire le cardinal Philippe Barbarin, lequel, par son silence, a couvert et protégé longtemps le criminel. Le film suit le parcours semé d'embûches d'Alexandre Guérin, incarné par Melvil Poupaud, marié, père de cinq enfants. Il est catholique pratiquant et, lorsqu'il était scout, fut abusé par ce père Preynat. Celui-ci étant toujours en fonction, et toujours en contact d'enfants il va être, avec d'autres victimes, à l'origine de l'association "La parole libérée" et va entamer une action judiciaire à son encontre. 

Ce film a failli ne pas sortir en février dernier, puisque François Ozon été assigné en référé deux fois au nom de la protection de la vie privée concernant la psychologue de l'archevêché et de la présomption d'innocence concernant Bernard Preynat. Le tribunal de grande instance de Paris s'est finalement prononcé pour la sortie du film. 

Le film a obtenu huit nominations aux Césars, dans les catégories "Meilleur film", "Meilleur réalisateur" pour François Ozon, "Meilleur acteur" pour Melvil Poupaud, "Meilleur acteur dans un second rôle" pour Swann Arlaud et Denis Ménochet, "Meilleur actrice dans un second rôle" pour Josiane Balasko, "Meilleur Scénario original" et 'Meilleur Montage".

Voici l'entretien des critiques du Masque & la Plume avec le cinéaste François Ozon : 

Jérôme Garcin : sur le risque que le film ne sorte pas sur les écrans

François Ozon : "Oui, toute l'équipe du film était très nerveuse, parce que c'est vrai que ce n'était jamais arrivé. Il y avait un film de Claude Chabrol qui s'appelle "Les noces rouges" il y a quelques années, dont la sortie avait été repoussée à cause du procès qui n'avait pas eu lieu. C'était possible qu'effectivement, un juge décide qu'on attende que le procès de Preynat ait lieu pour que le film sorte. Mais ça voulait dire que si Preynat faisait appel, le film pouvait sortir dans deux ans, trois ans. Et donc, la justice a considéré que le film, vu ce qu'il racontait, n'apportait rien de nouveau et qu'il pouvait sortir"

Quel a été le déclic qui vous a donné l'envie, presque la nécessité, de réaliser ce film ?

FO : "Je n'ai jamais pensé que je ferais un jour un film sur la pédophilie. Ça ne m'était jamais passé par la tête. Je voulais faire un film sur la fragilité masculine parce que j'ai fait beaucoup de films avec des personnages féminins, des personnages de femmes fortes. 

J'avais envie de parler d'hommes qui expriment leurs émotions, leurs sentiments, qu'ils soient capables de pleurer

À l'origine, le titre du film s'appelait "L'homme qui pleure". J'ai cherché un sujet autour de ce thème-là et je suis tombé un peu par hasard sur le site de "La Parole libérée". J'ai lu plusieurs témoignages qui m'ont particulièrement ému, notamment celui d'Alexandre, le personnage que joue Melville, et donc j'ai voulu rencontrer Alexandre, qui est venu me voir à Paris avec un grand dossier, avec tous les courriers qu'il a échangés, avec le diocèse de Lyon, avec le cardinal Barbarin, avec Régine Maire, tous les personnages. 

Alexandre Guérin m'a dit 'Faites-en ce que vous voulez'

Je me suis retrouvé avec ce matériel qui était assez passionnant et, dans un premier temps, je me suis dit que je pouvais en faire une pièce de théâtre ou bien un documentaire. Très vite, je me suis rendu compte que la fiction était le meilleur moyen de raconter cette histoire parce qu'il n'avait pas que lui. Il y avait d'autres personnages, notamment le personnage de François, joué par Denis Ménochet, qui a créé l'association "La parole libérée". 

Et très vite les victimes, quand je leur ai dit que je souhaitais peut-être faire un documentaire, étaient extrêmement déçues parce que s'ils s'étaient autant confiés à moi et qu'ils m'avaient dit autant de choses, c'était justement parce que j'étais un réalisateur de fiction et qu'ils attendaient un film un peu dans le style de Spotlight qui venait juste de sortir. Ils attendaient un film de cet ordre-là et je savais aussi que certaines personnes, des familles ne voulaient pas témoigner devant une caméra. Je me suis dit qu'il fallait partir vers la fiction". 

Ça vient vraiment des verbatims (des témoignages reçus). Je n'ai rien inventé

François Ozon et Melvil Poupaud en plein tournage dans "Grâce à Dieu"
François Ozon et Melvil Poupaud en plein tournage dans "Grâce à Dieu" / Mars films

Pierre Murat : Est-ce que vous avez eu la tentation de changer les noms ?

FO : "Oui, c'était une vraie question qu'on s'est posée avec les producteurs. À un moment, il s'appelait le cardinal Baratin ; après le cardinal Constantin ; et puis finalement, à un moment, je me suis dit que ça serait hypocrite, tout le monde connaît cette histoire, elle a été extrêmement développée dans la presse, je me suis dit autant assumer. Mais effectivement, c'était un vrai risque".

Sophie Avon : Cette expérience vous a-t-elle amené à modifier votre travail de metteur en scène et votre rapport aux personnages ? 

FO : "C'est vrai que c'est très particulier parce que quand on s'inspire de faits réels, il y a des gens réels qui existent, donc il fallait mériter leur confiance dans un premier temps.

Je me suis senti responsable parce que, objectivement, ce sont des gens que j'admire, que j'aime, je voulais montrer leur héroïsme

J'ai essayé d'être le plus proche de la réalité et en même temps, de montrer la complexité parce que les choses ne sont pas noires et blanches. Il y a beaucoup de choses ambiguës dans toute cette histoire, de tous les côtés, aussi bien du côté des familles que du côté de l'Eglise. Ce n'est pas les gentils contre les méchants, c'est plus complexe, notamment dans les réactions des familles autour des victimes".

Je pense que c'est un film contre les institutions en général. On voit avec tout ce qui se passe aujourd'hui avec la libération de la parole dans beaucoup d'autres institutions. Il se trouve que c'est ici le monde de l'Eglise. J'avais les documents par rapport à tout cela".

Xavier Leherpeur : Comment est-ce qu'on construit une fiction en respectant les faits, les personnages réels ? 

FO : "J'avais énormément de matériel et j'avais beaucoup de paroles écrites. 

Cette histoire n'aurait jamais pu se passer il y a 20 ou 30 ans, elle s'est passée aujourd'hui parce qu'internet était très important

Tous ces gens ont beaucoup communiqué sur les réseaux sociaux. Je montre dans le film des réunions où ils sont tous ensemble. Ces réunions ont existé sur Internet. Avec tout ce matériel, j'ai essayé de retranscrire toutes les paroles différentes. Cette structure scénaristique s'est faite alors que je n'avais pas vraiment de référent : je ne savais pas si ça allait marcher. 

C'était ça le vrai défi du film : savoir si le spectateur allait réussir à passer d'un personnage à l'autre sans l'oublier

Au début, on cherche un peu des ressemblances entre les acteurs et les personnages. Et puis, très vite, on oublie et on essaye de retrouver des sensations avec les personnes réelles. On n'était pas dans l'idée d'être dans une ressemblance pure, mais de retrouver quelque chose. 

Ils se sont rencontrés après le tournage et c'était très beau parce que forcément, il y avait des similitudes entre chacun

Pierre Murat : Quel effet cela vous a-t-il fait de diriger de tels personnages en tant que metteur en scène ?

FO : "Je ne me pose pas du tout les questions en ces termes. Pour moi, ce qui est beau dans un acteur, c'est qu'il est un l'avocat de son propre personnage. Et quand vous parlez avec les acteurs, eux, ils ont besoin de trouver la logique du personnage. Ils sont vraiment entrés dans leurs peaux, ont essayé de comprendre leurs logiques. 

J'essaye de montrer la part d'humanité de ces personnages sans en faire une caricature

Sophie Avon : Comment êtes-vous ressorti de ce film ?

FO : "J'étais content d'en sortir, c'était assez bouleversant notamment de réaliser ces débats dans toute la France et de ressentir le témoignage de tant de personnes. 

C'était assez bouleversant d'être confronté à ça

On ne s'attendait pas au succès du film. On ne s'attendait pas à ce que le film ait une réponse aussi forte du public. On ne s'attendait pas à un retour parce que le sujet est quand même assez assez pesant. Et un film sur la pédophilie, a priori, ce n'est pas très "bankable". 

Sophie Avon : Le religieux et le sacré sont-ils des sujets cinématographiques ?  

FO : "Oui parce qu'il y a beaucoup de théâtralisation. Et c'est vrai que je trouve ça toujours assez passionnant pour un metteur en scène de filmer une messe, de filmer tout le cérémonial de l'Église ainsi que toutes les questions que ça pose. J'aime beaucoup les cinéastes catholiques, que ce soit Robert Bresson, Alfred Hitchcock… parce que souvent, ils ont le goût de la transgression et ça donne des films toujours intéressants". 

Pierre Murat : Pourquoi l'utilisation de flash-back ? 

FO : "On s'est posé la question avec la monteuse du film qui s'est beaucoup battue pour que je les garde parce qu'elle trouvait que c'était important à un moment d'incarner ce que c'est le corps d'un adulte par rapport au corps d'un enfant. 

Parce qu'on a certes face à nous des victimes adultes mais qui ont été, au moment des faits, des enfants seuls avec un adulte

Il y avait cette importance du corps. 

Moi, ce qui m'intéressait, c'était de montrer que ces enfants sont comme hypnotisés, ils vont dans la gueule du loup, ils ne savent pas, ils ne comprennent pas le danger que représente l'adulte. C'était important de montrer ces circonstances dans lesquelles l'enfant se trouve. D'un point de vue efficacité, je pense que ces scènes sont importantes. C'est la force du cinéma". 

Une photo extraite du film "Grâce à Dieu" de François Ozon
Une photo extraite du film "Grâce à Dieu" de François Ozon / Pandora Film Medien GmbH

Jérôme Garcin : D'où vous vient ce besoin de tourner de manière aussi fréquente ? 

FO : "C'est juste un plaisir. J'aime beaucoup tourner. Je m'ennuie quand je ne tourne pas. Donc si j'ai la possibilité, j'aime tourner". 

Xavier Leherpeur : Un genre favori ? 

FO : "Ce n'est pas les genres en soi qui m'intéressent, c'est l'histoire qui m’intéresse et  seulement ensuite j'essaie de trouver le genre qui travaille au mieux cette histoire".   

Aller plus loin 

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