Le film de F. Ozon sur les scandales d'abus sexuels de l'Eglise a failli ne pas sortir en salles puisque deux actions en justice ont tenté d'empêcher sa projection. Mais il est là… et il ravit les critiques du "Masque & la Plume" qui évoquent un "film parfait" ou encore "un des plus grands films français de l'année" !

"Grâce à Dieu" de François Ozon est dans les salles depuis le 210 février 2019
"Grâce à Dieu" de François Ozon est dans les salles depuis le 210 février 2019 © Mars Films

Le film résumé par Jérôme Garcin

C'est avec François Marthouret dans le rôle du cardinal Barbarin, Bernard Verley, qui endosse la soutane du père Bernard Preynat, et, dans le rôle des victimes : Melvil Poupaud, Denis Menochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca. 

Un film de 2h15 qui s’ouvre par un plan œcuménique et céleste : en habit de lumière, coiffé d’une mitre blanche, le primat des gaules  bénit la ville de Lyon depuis la basilique de Fourvière. La suite est moins belle. 

Le premier à briser le silence est Alexandre (Melvil Poupaud) : catholique pratiquant et père de famille nombreuse, il veut demander des comptes au père Preynat, qui a abusé de lui autrefois et dont il apprend qu’il officie toujours auprès des enfants. Peu à peu, François, Emmanuel, Gilles et les autres vont rejoindre Alexandre dans son combat contre le prêtre pédophile et créer l’association « La parole libérée ». Il faudra du temps pour que le scandale éclate au grand jour et que le traumatisme des victimes soit reconnu. Un film pour lequel le cinéaste de Huit femmes a effectué un vrai travail de documentariste : le film est nourri de choses vraies (les noms de Preynat, Barbarin, y sont ; les noms des victimes en revanche sont légèrement modifiés).

Pierre Murat : "une vraie réussite"

PM : C'est une vraie réussite. Je pourrais presque dire que c'est une "réussite à l'américaine" : ce n'est pas une méchanceté que je dis là, c'est que c'est la force du cinéma américain, c'est ce qu'ils savent faire. Prendre un dossier, le fouiller jusqu'au bout. 

Ce qui est très beau dans le film, c'est que les trois principaux personnages qui portent plainte sont différenciés. Chacun a presque "sa lumière", si j'ose dire, mais aussi son dialogue, c'est très fouillé au point de vue psychologique. C'est vraiment ce que les Américains savent faire encore - mais de moins en moins faire bien... et lui le réussit parfaitement. 

Je trouve que c'est un film parfait parce qu'il y a une tension constante qui jusqu'au dernier moment est tout à fait intense

Si je pouvais faire un petite réserve : les flash-backs (qui montrent de manière très pudique et elliptiques les scènes d'abus d'enfants). Je pense que François Ozon y tient beaucoup, c'était pour mettre les spectateurs vraiment face à l'horreur. Il me semble que sa réussite de mise en scène était tellement forte qu'au contraire ça brise un peu la tension, c’était vraiment inutile. Mais à part ça : chapeau !

Josiane Balasko joue ici la mère de Swann Arlaud
Josiane Balasko joue ici la mère de Swann Arlaud / Mars Films

Charlotte Lipinska : "C'est un des plus grands films français de l'année !"

CL : C'est un grand film en ce sens qu'il arrive merveilleusement à mêler l'intime et le politique. C'est un film dans lequel on suit des trajectoires intimes traversées par un propos politique. 

Et comment aussi il passe de l'individualité au collectif puisque les trois protagonistes principaux vont se libérer de cette parole (d'où le nom de leur association). Comment la force du collectif va les transcender. Il ont chacun des motivations différentes, ce qui est extrêmement intéressant parce que ça ouvre le spectre de toutes les douleurs, toutes les failles qu'ils ont en eux et les dommages collatéraux qu'il peut y avoir quand on est victime de tels abus. 

Et là où je trouve le film absolument passionnant, c'est qu'il montre aussi les temporalités différentes : une fois que la parole est libérée chez une victime, il est porté dans une espèce d'urgence d'action qui n'est pas la même temporalité que la temporalité judiciaire voire même religieuse (puisqu'il va s'agir de toute l'instruction interne). Là, ça se confronte et c'est absolument passionnant, avec tous ces thèmes de prescription, de pardon, qui traversent le film. 

La mise en scène est assez discrète et pourtant elle est là : le film est tenu de bout en bout. Elle est magnifique. Et des acteurs ! Mais ces acteurs sont absolument déments !

Danièle Heymann : "Un film bouleversant"

DH : Un film bouleversant et extraordinaire dans la filmographie de François Ozon : on est très loin de Huit femmes et de Potiche. Il se hausse au niveau de ce qu'il a dit à dire avec une sobriété, une volonté d'aller là où il veut aller. Et c'est absolument extraordinaire. Ces trois portraits d'homme qui sont, avec ces trois acteurs remarquables, inouïs.

Melvil Poupaud
Melvil Poupaud / Mars Films

Xavier Leherpeur : "C'est un film d'une grande intelligence"

XL : Beaucoup de gens me disaient "pourquoi n'a-t-il pas fait un documentaire ? La matière se suffisait à elle-même". C'est ce qu'il voulait faire au début, sauf que la force de la "fiction" (entre guillemets puisque les noms sont vrais) permet à François Ozon d'avoir un relief dans le récit, dans le scénario et dans la mise en scène. 

D'abord il y a trois façons de ne pas s'en remettre :

  1. Le personnage interprété par Melvil Poupaud surjoue son catholicisme, sa foi. C'est un peu la caricature de la famille bourgeoise lyonnaise catholique. Mais en même temps le personnage a une vraie étoffe. Il va la chercher et fouiller cette faille...

  2. Le personnage interprété par Denis Menochet semble avoir oublié, il semble s'être remis de tout ça… et on apprend que finalement il n'a fait que couvrir d'un voile un peu pudique le traumatisme.

  3. Le personnage interprété par Swann Arlaud est détruit. Il ne s'est pas encore reconstruit et peut être qu'il n'y arrivera jamais. Il est bouleversant

Cela permet à François Ozon d'écrire les personnages secondaires. Aurélia Petit, immense comédienne trop rarement utilisée dans le cinéma français, les parents... Cela apporte un relief, une façon dont le drame a aussi rejailli sur la sphère intime à l'époque et encore aujourd'hui. 

C'est un film d'une grande intelligence. Et tout ce que le scénario apporte, la mise en scène va le parachever, le continuer avec beaucoup de subtilité (Il n'y a aucune démonstration, aucune accusation).

Denis Ménochet et Eric Caravaca devant une affiche de l'association "La Parole libérée"
Denis Ménochet et Eric Caravaca devant une affiche de l'association "La Parole libérée" / Mars Films

Aller plus loin

Le film d'Ozon est dans les salles depuis le 20 février 2019

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos du film sur le plateau du Masque et la Plume... 

10 min

"Grâce à Dieu" de François Ozon : les critiques du "Masque & la Plume"

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

À noter que d'autres critiques de films du Masque et la Plume sont à retrouver ici !

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.