Quitte à lasser, je le répète, il faut aller voir Louise Wimmer de toute urgence sociale et cinématographique.

J.Edgar
J.Edgar © Radio France

Et depuis mercredi, le nouveau film de Clint Eastwood, J.Edgar qui divise plus qu'on ne pouvait le penser. C'est peut-être qu'au fond l'image "démocrate" d'Eastwood remplissait un peu trop l'espace ces temps derniers. Quoi ? S'intéresser au plus grand flic américain et à ses méthodes douteuses d'écoutes et de fichages systématiques ? Homosexuel honteux qui plus en est ? Ce n'est pas "notre" Amérique nous disent les vertueux (ça tombe bien, elle n'existe pas, répondront à juste titre les réalistes). Non décidément, ce n'est pas "notre" Clint, celui de Gran Torino qui en finissait une fois pour toutes avec l'affreux Harry. Ce n'est pas non plus ce vertueux cinéaste biographe de Mandela le juste... On nous l'a changé, si désormais il s'intéresse à Hoover-le-diabolique sans manier le blanc et le noir du jugement à l'emporte pièce ! Mais enfin, Eastwood, comme Scorsese le fit en son temps avec Howard Hugues dans le très sous-estimé Aviator , Eastwood donc ne fait ni dans l'hagiographie béate, ni dans le pamphlet aveugle. Et heureusement !

Pour les bios documentaires, on peut passer son chemin et se réjouir de voir au contraire un film vénéneux, une œuvre crépusculaire, une proposition de cinéma digne de ce nom. Allez voir, J.Edgar , s'il vous plait et reparlons-en ensemble, si vous le souhaitez. Mais, de grâce, allez-y avec la volonté d'aller au cinéma non au musée Grévin ou à la Grande Bibliothèque ! Vous verrez, c'est sacrément gonflé, sacrément bien raconté, sacrément filmé aussi dans les couleurs du temps passé, celles de la mémoire manipulatrice et perverse d'Edgar.... Et puis, comme on est décidément au cinéma, au milieu brille un acteur (le même que dans Aviator, tiens, tiens...), un certain Di Caprio qui fait l'inverse d'une prestation à l'esbrouffe. Oui, il ressemble à Hoover comme deux gouttes d'eau, mais cela devient très rapidement secondaire. A aucun moment, le jeu n'apparait. Seul compte le je, comme il se doit et comme il le faut. Leonardo incarne Edgar et c'est tout. Si vous m'en croyez, vous savez donc ce qui vous reste à faire ce week end !

Ensuite, prenez date pour les semaines à venir et pour trois films français.. Trois bijoux absolus sur lesquels je reviendrai plus longuement mais d'ores et déjà il faut en retenir les titres et l'essentiel :

Sport de filles de Patricia Mazuy (en salles le 25 janvier) La formidable réalisatrice de Saint-Cyr nous revient cette fois avec un trio d'acteurs époustouflants (Hands, Balasko et Ganz) pour une histoire de dressage équestre en forme de leçon de vie. Gracieuse (oui, c'est le nom de l'héroïne jouée par Marina Hands !), aussi peu aimable que Louise Wimmer, affiche une détemination sidérante tandis qu'autour d'elle le monde s'organise d'un côté et se délite de l'autre. Sans que les autres personnages ne s'y attendent, elle devient l'astre autour duquel tout s'organise en redonnant au "vieil" homme qu'incarne à la perfection Bruno Ganz sa liberté d'avant. Tout comme la Maintenon qui bâtissait Saint-Cyr seule contre tous ou presque, Gracieuse mène sa guerre de libération, et dans les deux cas Patricia Mazuy les met en scène avec un même allant combattif et batailleur. L'exercice aura été profitable à tous points de vue. Le film de Mazuy, sublimé par la photo confiée à Caroline Champetier, déboule dans notre paysage comme une explosion d'énergie, à l'instar de l'incroyable BO écrite par John Cale. Loin de nous mettre au pas, ce film nous secoue. Et c'est un bienfait !

La même semaine du 25 janvier sort le nouveau film d'Yves Caumont, L'Oiseau ( oui, cette semaine-là, c'est deux films, sinon rien !) avec Sandrine Kiberlain parfaite de la première à la dernière image, aussi hypnotisante et complexe qu'une lumière noire. On pourrait croire que la boule de rage décoiffante que contient le film de Mazuy trouve ici son exact contraire avec le minimalisme de façade affiché par Caumont. Mais gare aux premières impressions ! Les deux héroïnes de ces deux films sont à bien les regarder des sœurs jumelles, prêtes toutes deux à mordre celles et ceux qui voudraient leur imposer quoi que ce soit.

Oui, des guerrières toutes deux (comme Louise W., soit dit en passant). L'incroyable force du film de Caumont réside dans cette description minutieuse d'une énergie qui se reconstitue au fil des jours. Son personnage principal a vu les gouffres et, sans l'once d'un volontarisme affiché qui n'aurait que la fadeur du "vaillant petit soldat" des contes et légendes dorées, se reconstruit en tenant bon, parce que la vie est ainsi faite. Oui, la vie, comme la sève revient toujours. Pas plus, pas moins. Et surtout pas de pathos alors que tout pourrait y pousser. Minimalisme ? Retenue ? Pudeur ? Non, la vie vous dis-je : "Rien, moins que rien, pourtant la vie" chantait Aragon face à la mort au travail. Il suffit d'une chanson de Nougaro dans le cas présent. Il suffit ? Pas vraiment. Mais, oui, une vie est possible, comme disait l'autre ou presque. La musique de L'Oiseau pourrait bien vous accompagner longtemps, puisque, Aragon toujours et encore, c'est "la musique de l'être humain".

L'oiseau
L'oiseau © Radio France

Et puis, le 8 février, vous avez un autre rendez-vous impératif, cette fois avec Un monde sans femmes le premier moyen-long (on s'en fiche !) métrage de Guillaume Brac. Evidemment, il faudrait pouvoir éviter les comparaisons envahissantes. Mais, voilà, sortir de la projection d'un film et se dire que Jacques Rozier y a soufflé dessus comme le Saint Esprit, ce n'est pas si mal, non ? Oui, le grand Jacques Rozier celui de Du côté d'Orouët et d'Adieu Philippine notamment, le cinéaste de l'absolue liberté. Sauf que l'Ouest de Rozier devient ici les superbes falaises d'Ault non loin du Tréport. Mais c'est tout comme. Que voulez-vous, il est manifeste que Guillaume Brac a la grâce. C'est injuste la grâce : par exemple,Mia Hansen-Love l'a indubitablement. Mais pas Mélanie Laurent.

Donc, oui, Guillaume Brac a la grâce de retouver le mentir-vrai de Rozier. Et de se l'approprier. Et de le transformer en le transposant dans un univers qui lui appartient avec au centre un trio d'acteurs proprement impeccables : Vincent Macaigne, son renversant Jean-Pierre Léaud à lui, et Laure Calamy, sa Caroline Cartier à lui, troublante ressemblance comprise (on craque, point barre !) et Constance Rousseau (oui, vue et aimée déjà et aussi dans Tout est pardonné de... Mia Hansen-Love... la grâce irradie parfois...). De la légéreté, de la grâce, de la gravité, du lâcher prise, on trouve tout cela et bien d'autres sensations stimulantes dans Un monde sans femmes . Et beaucoup de cinéma aussi. Comme un plaisir gourmand et communicatif de filmer des lieux et des corps. L'essence du cinématographe. Petite ironie : on apprend que Guillaume Brac est diplômé de la Fémis en... production ! Il a bien fait de bifurquer.

Patricia Mazuy, Yves Caumont, Guillaume Brac. On a juste envie de dire et redire ces noms face à un miroir, comme le faisait le jeune Doinel en répétant le nom de l'objet de son amour fou : "Fabienne Tabard, Fabienne Tabard, Fabienne Tabard,..." ! Et pendant ce temps, certains pensent que le cinéma français n'a plus grand choses à voir, à dire, à montrer, à sentir, à faire sentir, à partager... "Foutaises, foutaises", comme disait Marie-France Pisier qui nous manque.

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