Comme le disait malicieusement Borgès à propos de Proust et d’Homère, il est de toute évidence que Georges Bernanos (1888-1948) a vu les films de Bruno Dumont… Pour « L’Humanité », son film le plus accompli à mes yeux, c’était même au-delà de l’évidence comme une sorte de filiation à travers le temps précisément et même à rebours du temps comme le suggérait Borgès. L’adaptation parfaite en quelque sorte de « Monsieur Ouine ». Mais venons-en à ce nouveau film signé Dumont (qui sera notre invité demain en direct) et intitulé un peu mystérieusement « Hadewijch ». Il s’agit en fait d’une référence à Hadewijch d’Anvers une mystique dont l’héroïne du film, Céline, reprend le nom quand elle prononce ses vœux de religieuse. Alors oui, c’est une histoire d’amour entre une jeune fille, religieuse que ses supérieures effrayées par sa foi dévorante, revoient vers le monde extérieur, et son Dieu qu’elle ne cesse de chercher. Mais que cherche-t-elle vraiment sinon un Absent qui prétend être partout, soit le paradoxe absolu ? A moins, bien entendu, que cette recherche de l’impossible ne dissimule autre choses : Céline cherche le corps du Christ, une chair incarnée malgré tout. Dans sa quête, elle rencontre d’autres religieux encore plus fanatiques qui ont décidé, eux, d’en finir avec les corps impurs en pratiquant le terrorisme. C’est en cela que le film de Bruno Dumont est magnifique, flamboyant. Il manie les paradoxes tout comme Bruno Dumont qui proclame haut et fort son incroyance et nous donne pourtant des films bressoniens en… diable ! Le véritable sujet de « Hadewijch », c’est peut-être la traversée des apparences. Quand c’est important comme ici, on en revient toujours étrangement à la fameuse phrase du « Nosfératu » : « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Cécile n’en finit pas de passer les ponts et même les mers pour se rendre au Proche-Orient en terre de conflits sanglants et religieux. De même qu’elle passe de la campagne de son couvent du Nord à la banlieue parisienne puis à Paris même. Céline traverse ainsi les couloirs du vaste appartement bourgeois que ses parents occupent dans l’ïle Saint-Louis. Il lui faudra franchir plusieurs ponts et combattre des fantômes et des esprits pour en arriver à une scène finale où tout se défait et se fait, via un corps souhaité. Dumont filme avec une incroyable maîtrise et les lieux et les corps qui évoluent dedans. Quelle place le corps occupe-t-il dans l’espace ? Ce pourrait être la question centrale du cinéma de Dumont (j’en vois qui ricanent en fond de salle : qu’ils aillent donc revoir Ozu et Murnau, entre autres). De même que le héros de « L’Humanité » martyrisait son corps en faisant du vélo, de même Céline met-elle le sien à l’épreuve des déplacements fréquents et jamais innocents. Les figures de Dumont se mettent en danger sans cesse, à force d’interroger le monde et c’est toujours leur corps qui parle en premier. En cela, Dumont est un mystique qui s’ignore, ou du moins qui fait semblant de s’ignorer.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Au visage, sur l’heure un rouge m’est monté. »Molière, « Les Fâcheux ».

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