Hors la loi sort demain sur les écrans et la polémique entamée à Cannes par le député alpin et maritime Lionnel Luca sans même avoir vu le film continue de faire des vagues. A ce stade, mieux vaut parler clair : cinématographiquement, le film de Bouchareb n’arrive pas à la cheville des ses modèles américains revendiqués (Coppola et Scorsese) et historiquement, il prend des raccourcis que rien ne saurait justifier. A force de vouloir mettre de la fiction dans l’Histoire, des histoires dans l’Histoire, le cinéaste se perd en route et nous avec. Que les excités du bord droit s’agitent et dénoncent le film, peu importe au fond. Ils se sont disqualifiés en menant campagne non pas contre un contenu (qu’ils ne pouvaient avoir vu) mais contre toute tentative de traiter de cette période algérienne. Et paradoxalement, ce n’est pas aux nostalgiques de l’OAS que ce film peut faire vraiment mal, mais bel et bien à ceux qui pourraient se réclamer du combat de la décolonisation. En voulant prouver à tout prix que la France s’est mal comportée, Bouchareb manie une tautologie qui va à rebours de toute analyse historique digne de ce nom. La France de l’époque ? Elle est tout sauf une et indivisible : la droite est gaulliste d’un côté, pro Algérie française de l’autre, la gauche est colonialiste du côté de la SFIO et porteuse de valises du côté communiste notamment. Et l’on pourrait et même devrait complexifier l’ensemble en rappelant au sein de la gauche non communiste l’existence de la « référence Mendès France » Non, la guerre d’Algérie n’est pas un bloc, ni d’un côté ni de l’autre d’ailleurs et le fameux travail de mémoire dont Bouchareb se réclame passe assurément par l’analyse historique sérieuse et non par le roman à thèse … Bouchareb se trompe donc de combat quand il prétend culpabiliser un pays tout entier, alors que ce dernier fut au contraire si profondément divisé durant cette « guerre sans nom ». L’oublier comme il semble le faire, c’est se condamner inévitablement à l’outrance (ah ! l’attaque à l’arme lourde d’un convoi de harkis dans une forêt française…), voire à l’erreur historique caractérisée (le FLN, à l’inverse de ce que montreHors la loi , a rapidement abandonné la tactique d’une exportation de la guerre dans la métropole même). Tout ici est mis au service d e la démonstration du film et tant pis si la durée historique en est foulée aux pieds : les massacres de Sétif, ce n’est pas la Saint Barthélémy, puisqu’ils ont duré plusieurs semaines, mais une journée n’est-ce pas, c’est bien plus payant que la longueur et la complexité. En héroïsant à outrance un camp contre l’autre, Bouchareb tombe dans le piège d’une fiction historique en forme de légende dorée. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire aujourd’hui, maintenant que le temps a passé. Le film de Xavier Beauvois , « Des hommes et des dieux », est comme la réponse involontaire d’une histoire pourtant immédiate qui pourrait manquer de mémoire ou de recul avec plus de légitimité. Et pourtant non, C’est Bouchareb qui a le nez collé sur la vitre d’un passé qui ne passe pas à force d’être déformé. Et c’est Beauvois qui prend la hauteur nécessaire pour atteindre à l’universel. On joue ici à front renversé et c’est bien dommage pour Hors la loi .

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