A 8h00 ce matin, Cannes ressemblait presque à une ville en état de siège avec cars de CRS stationnés devant le Palais des Festivals et CRS eux-mêmes à chaque croisement de rue. Sans compter une fouille au corps (bon enfant !) pour chaque festivalier désireux de voir le nouveau film de Rachid Bouchareb, « HORS LA LOI », la raison d’être de cet étrange et matinal déploiement de forces. Les dix première minutes du film contiennent la polémique développée depuis plusieurs semaines par le député alpin et maritime, Lionnel Luca. De fait, Bouchareb ne s’embarrasse guère de nuances historiques et passe à la trappe le fait que les massacres de Sétif commencèrent par des massacres de Français colons par des Français algériens. « Oubli » stupide, provocateur et parfaitement inutile puisqu’il suffisait de préciser que la « réplique » coloniale fut terrifiante de violence aveugle et sanglante et qu’au petit jeu du comptage des victimes, les morts algériens l’emportèrent très largement sur les morts colons. Ce petit arrangement avec la vérité historique est profondément détestable et c’est lui seul qui justifie le procédé tout aussi détestable du député alpin et maritime lequel a fondé une campagne de presse sur la dénonciation d’un film qu’il n’a pas vu. Bref, c’est un match nul à tous égards dont le seul enjeu semble être une mauvaise foi érigée en système de conduite et de pensée.

Rachid Bouchareb; Pierre Mendès France
Rachid Bouchareb; Pierre Mendès France © Radio France / Yves Herman / Reuters

Bouchareb poursuit donc son « travail de mémoire » à sa façon, en prenant appui sur de la fiction pour faire passer une vision de l’Histoire qui n’exclut pas toujours, hélas, l’approximation ou la caricature. A cet égard, on ne peut qu’être profondément agacé (euphémisme) par la lecture du dossier de presse du film qui se permet de mettre en avant une fausse citation de Pierre Mendès France… Le Président du conseil n’a jamais déclaré en 1954 « L’Algérie, c’est la France », comme le laisse croire ce document. C’est son Ministre de l’Intérieur qui prononça cette phrase et il s’appelait François Mitterrand. Faut-il rappeler aux concepteurs dudit dossier de presse (et à Rachid Bouchareb qui l’a forcément relu, ou alors…) le rôle que joua PMF dans les décolonisations françaises en Indochine puis en Tunisie ? Si tous les hommes politiques français de l’époque avaient eu sa rectitude, l’Histoire aurait pu être moins tragique. Mais, c’est symptomatique : à force de vouloir tout prouver de façon presque unilatérale, à force de faire feu de tout bois, le cinéaste finit par perdre de vue l’évidente complexité des choses. Avoir raison ne passe pas par l’approximation historique. De l’ « oubli » volontaire d’un « petit » massacre, passé en pertes et profit pour un bien plus grand massacre jusqu’à l’invention d’une citation dans la bouche d’un homme politique au-dessus de tout soupçon, Bouchareb finirait par se tirer des balles dans le pied. Et pourtant, avec les piètres adversaires qu’il a, il devrait jouer sur du velours.Quand on lui parle histoire et politique, Bouchareb se réfugie sous le paravent de la fiction en faisant référence aux mânes de "Il était une fois l'Amérique". Ce en quoi il a bien raison. Mais quand on lui parle de fiction, on le retrouve rapidement à argumenter sur le terrain politique et historique. Il faudra bien que le cinéaste résolve cette contradiction-tension permanente. L'idée d'une "fiction engagée" ou d'une fiction de combat n'a rien de choquant, elle nécessite juste une certaine prudence dialectique notamment par rapport à de "grands événements" collectifs. Depuis Alexandre Dumas, on s'accorde à donner aux auteurs la liberté de "faire des enfants à l'Histoire, à condition qu'ils soient beaux". A condition également de ne pas tordre la réalité pour les besoins d'une autre cause que celle du plaisir de la narration. A trop jouer avec certaines vérités historiques, on se condamne toujours à déclencher des polémiques parfaitement évitables. La vision ce matin de « HORS LA LOI » n’aura guère fait progresser par ailleurs notre jugement sur le cinéma proprement dit de Rachid Bouchareb : on aimerait un peu plus de complexité scénaristique et notamment dans la caractérisation des personnages, un peu moins de dialogues sursignifinazts qui tournent aux joutes oratoires politiques décalées, des acteurs un peu mieux tenus et une caméra qui ne se perde pas la plupart du temps dans des scènes de combat parfois assez mal maîtrisées. Reste une indéniable volonté de parler et d’évoquer ce qui est tu. Reste ce courage-là et une évidente énergie. Et c’est bien pourquoi alors, on est triste de ne pouvoir se montrer enthousiaste… C'est le 22 septembre prochain que vous pourrez vous faire votre propre opinion dans les salles obscures.

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