Peut-être (et même sûrement… !), Bruno Dumont n’appréciera-t-il pas la comparaison, mais le personnage masculin central de son nouveau film, « Hors Satan », m’a diablement fait penser à … Lucien Cordier ci-devant protagoniste de « Coup de torchon » de Bertrand Tavernier.

Je m’y risque cependant car Dumont nous livre une fois de plus l’une des œuvres les plus belles et les plus stimulantes de ce Festival (c’est ici qu’est née « L’Humanité », soit un choc indépassable de cinéma et de beauté pure). Avec en prime et pour l’occasion comme une pointe d’ironie grâce à ce héros routard édenté du Boulonnais lequel défend bec et ongles sa belle contre les mauvaises âmes qui rôdent autour. Et tout comme Cordier, il applique aux fautifs et aux méchants le châtiment suprême immédiat sans rédemption pour eux, sans pitié pour lui. Mais non sans états d’âme : il se jette alors à genoux dans les herbes du littoral pour une prière brute et sans intermédiaire, du pêcheur au Tout Puissant en direct, comme le faisait également, pardon j’arrête, Bouvier/Galabru dans « Le Juge et l’Assassin » de Tavernier toujours. Quand Bernanos fait mouvoir son abbé torturé « sous le soleil de Satan », Dumont place sont Vengeur immanent « hors Satan », c’est à dire hors de sa portée, comme lui-même sait mettre Satan hors de portée de deux possédées éructantes. Oui, Dumont en toute conscience et avec une redoutable vivacité arpente jusqu’à l’enivrement les terres du sacré quotidien et du mystère prosaïque, comme il le faisait dans ses précédents films. C’est ce qu’on appelle une œuvre, un auteur, un cinéaste et ce n'est pas si fréquent à cette hauteur-là. Dumont dérange à l’heure où la question de la foi comme celle de la grâce se résument trop souvent à d’infinis débats sur un vêtement, un monument ou bien encore une pratique privée en public. Ce qui l’intéresse lui, c’est la foi jusqu’au bout, celle de son personnage principal précisément, cet archange exterminateur qui semble passer dans la vie comme un souffle. Ce routard de Dieu n’en invoque ni le nom ni les signes. Il est au-delà d’une religion matérielle, tout près des âmes, loin des corps dont il guérit les convulsions mais qu’il refuse de toucher sauf à la dernière extrémité quand Satan se fait trop présent. La force du cinéma de Bruno Dumont réside dans l’inconfort qu’il provoque chez son spectateur. Quand d’autres multiplient les circonvolutions et plus encore les filmages numériques pour tenter de nous faire toucher les mystères de ce monde (tu m'entends, Terrence ?!), Dumont parie, lui, sur le cinéma tendance Dreyer. Non par coquetterie, mais parce que c’est l’essence même du spectacle qui est ici en cause. Et puis non, c’est même avant Dreyer, avec Dumont il faut remonter le temps, je crois, jusqu’aux mystères du Moyen-Age, ceux que l’on présentait sur les parvis des cathédrales. Ceux qui touchaient d’abord l’âme en représentant la grâce. Avec « Hors Satan », Dumont nous aura laissé dans un état de sidération intense, peut-être parce que nous aurons vu à nouveau grâce à lui ce que le mot « humanité » peut ou devrait vouloir dire.

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